J'avais cependant un renseignement positif, et je continuai mes recherches. Peut-être serais-je plus heureux à la Bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice. Elle n'est pas publique, il est vrai, mais les Pères Sulpiciens sont hospitaliers: n'ont-ils pas jadis donné asile à Des Grieux repentant, et Manon Lescaut elle-même n'a-t-elle pas foulé les dalles de leur parloir? J'osai donc m'aventurer dans cette sainte Maison; il était midi et demi, le dîner finissait; je demandai le bibliothécaire, et au bout de quelques minutes, je vis venir à moi un petit vieillard d'une politesse irréprochable, lequel me fit traverser le parloir commun pour m'introduire dans un autre beaucoup plus étroit, une simple cellule donnant sur un corridor, vitrée dans toute sa largeur et ouverte ainsi à tous les yeux. Précaution ingénieuse dont l'évasion de Des Grieux avait bien montré l'urgence. Ce ne fut pas sans peine que je fis comprendre au bon père, qui était sourd et myope, le but de ma visite. Il me laissa pour se rendre à la bibliothèque, et revint bientôt, mais les mains vides: là aussi, dans ce sanctuaire de la Théologie Catholique, le Père Sinistrari d'Ameno était entièrement ignoré. Je n'avais plus qu'une ressource: c'était d'aller trouver ses frères en Saint François, les Pères Capucins, en leur couvent de la Rue de la Santé! Cruelle extrémité, on en conviendra, car j'avais peu de chance d'y rencontrer comme ici l'ombre aimable de Manon.
Enfin, une lettre de Milan vint me tirer d'embarras. Le livre introuvable était trouvé; je recevais à la fois la première édition du De Delictis et Pœnis (Venetiis, apud Hieronymum Albriccium, 1700), et l'édition de Rome, 1754.
C'est un traité complet, tractatus absolutissimus, de tous les crimes, délits, péchés imaginables; mais, hâtons-nous de le dire, dans l'un comme dans l'autre de ces volumineux in-folio, la Démonialité occupe à peine cinq pages, sans aucune différence de texte entre les deux éditions. Et ces cinq pages ne sont même pas un résumé de l'ouvrage manuscrit que je donne aujourd'hui au public, elles en comprennent seulement l'exposition et la conclusion (Nos 1 à 27 et 112 à 115). Quant à ce qui fait l'originalité du livre: à savoir, la théorie de ces animaux raisonnables, incubes et succubes, doués comme nous de corps et d'âme et capables de salut ou de damnation, on l'y chercherait vainement.
Ainsi, après tant d'efforts, j'étais fixé sur tous les points que je m'étais proposé d'élucider: j'avais découvert l'identité du Père d'Ameno;[1] la comparaison des deux éditions du De Delictis et Pœnis, la première condamnée, la seconde permise par la Congrégation de l'Index, m'avait appris que les fragments imprimés de la Démonialité n'étaient pour rien dans la condamnation du livre, puisqu'ils n'avaient subi aucune correction; enfin, j'étais arrivé à la conviction que, sauf pour quelques pages, mon Manuscrit était absolument inédit. Heureuse terminaison de cette Odyssée bibliographique, qu'on me pardonnera d'avoir contée tout au long «pour l'esbattement» des Bibliophiles «et non aultres».
I. L.
Août 1875.
NOTE
[1] Voir la notice biographique à la fin de ce volume.