Vous avez reproduit successivement les acides des fruits, les parfums, les corps gras, les composés actifs de la pharmacie, les matières colorantes. L'industrie vous doit l'élaboration méthodique des couleurs d'aniline, dont l'éclat l'emporte sur celui des matières colorantes naturelles. Et la médecine vous doit la plupart des remèdes nouveaux, des remèdes à la mode. Vous pouviez, si vous l'aviez voulu, entasser légitimement des richesses démesurées. Mais, au cours de votre longue carrière scientifique, vous n'avez jamais pris un seul brevet. Vous avez toujours abandonné à la communauté le bénéfice de vos découvertes. L'homme de science, eût dit Renan, est un ebionim. Il fait de la vérité sa principale richesse. Cet ascète des temps modernes dédaigne de prélever sa dîme sur les largesses que son génie fait aux hommes. Même, il laisse aux habiles selon le monde les millions dont ils lui sont redevables, comme un présent de nul prix.
La seconde conception géniale à laquelle votre nom restera attaché, c'est la thermo-chimie.
Vous aviez renversé la distinction chimique établie entre les corps bruts et les corps vivants; vous aviez démontré que les forces chimiques qui régissent la matière organique sont, réellement et sans réserve, les mêmes que celles qui régissent la matière minérale. Mais ces forces elles-mêmes, comment en mesurer l'action? Comment calculer et prévoir les résultats de leurs conflits? Pourquoi certains éléments s'unissent-ils? Pourquoi certains autres demeurent-ils séparés? Problème ardu, qui préoccupait déjà les anciens alchimistes et qui les amena à supposer l'existence d'affinités électives entre les corps. Mais ces affinités que Goethe, dans un chapitre d'un de ses romans, assimile aux passions humaines, haine ou amour, demeuraient mystérieuses et inexplicables.
C'est vous, Monsieur, qui en avez donné pour la première fois une définition précise. Vous avez montré que l'on peut prendre pour mesure de l'affinité la quantité de chaleur développée dans la combinaison chimique, et que, dans toute réaction, le système de corps qui tend à se former est celui qui dégage le plus de chaleur.
Une des plus merveilleuses conséquences de cette découverte fut de transformer l'étude empirique des matières explosives en une science rigoureuse, fondée sur le calcul exact de leur énergie.
La poudre noire traditionnelle, peu à peu perfectionnée depuis le seizième siècle, était seule employée pour les fusils et les canons, quand, il y a trente ans, vous déclarâtes hardiment que la théorie permettait de fabriquer des matières explosives d'une force double: assertion qui fut alors contestée avec une extrême vivacité. Mais, depuis, les travaux poursuivis sous votre direction à la Commission des substances explosives, que vous présidez depuis 1873, ont complètement vérifié vos prévisions. Par vous, la fabrication des poudres sans fumée a renouvelé sous nos yeux l'artillerie et l'art même de la guerre.
Mais je n'ai pas, Monsieur, la prétention de vous apprendre ce que vous avez fait. J'ai voulu seulement le rappeler en quelques mots à vos nouveaux confrères.
Entre tous les hommes occupés de science, le chimiste est celui qui répond le mieux à l'idée que, dès les premiers âges, le peuple s'est faite du savant, de l'homme qui agit sur la nature et qui en connaît les secrets. Le savant, pour la foule, ce n'est pas le mathématicien, le naturaliste, l'historien, le philologue: c'est, essentiellement, l'alchimiste, le sorcier, le docteur Faust, celui qui sait les vertus des corps et leurs influences réciproques, qui sait même en faire de nouveaux, faire de l'or, faire de la vie, changer la figure des choses, créer après Dieu.
Vous n'avez pas pétri ni animé l'homunculus de Faust. Même, il faut bien l'avouer, vous n'avez pas encore fait un brin d'herbe. Mais vous pouvez reproduire la substance dont l'herbe est faite. Votre chimie rationnelle a égalé sur quelques points les miracles rêvés par la chimérique alchimie. Autant que cela est actuellement permis à la faiblesse humaine, vous avez su les secrets, et vous avez agi sur la nature.
Vous avez su les secrets. Vous avez connu l'unité de la matière; vous avez pénétré jusqu'à l'atome irréductible. Vous avez vu que les différences des corps ne sont que les différences de position des molécules primitives; que tout se ramène à la mécanique; qu'à chaque instant de la durée, le total des forces est le même dans l'univers sous la diversité des manifestations, et que, par exemple, le mouvement n'est que de la chaleur transformée, et inversement.