Vous avez agi sur la nature. Vous avez refait par la synthèse ce que l'analyse avait défait, et vous avez vérifié par là l'exactitude de l'analyse elle-même. Non seulement vous avez reproduit les substances naturelles, mais vous en avez produit une infinité d'autres, qui, sans vous, n'auraient pas existé. Outre les quinze ou vingt corps gras fournis par la nature, vous pourrez,—quand vous en aurez le loisir,—en fabriquer quelque deux cents millions, que vous obtiendrez par des méthodes prévues, et dont vous aurez annoncé d'avance les principales propriétés. Vous avez pu dire, en toute vérité, que «le domaine où la synthèse chimique exerce sa puissance créatrice est en quelque sorte plus grand que celui de la nature actuellement réalisée».

A votre tour, après Lavoisier, vous êtes le roi de la chimie. Vous êtes, par vos corps organiques artificiellement produits, le bienfaiteur de l'industrie nationale, et, par les explosifs dont vous l'avez armée, le bienfaiteur de la patrie,—de cette patrie que vous aimez et pour elle-même et pour l'amour de l'humanité, dont elle fut la grande servante. Avec Pasteur, vous aurez été peut-être l'homme du dix-neuvième siècle le plus utile aux hommes. Et, comme lui, vous avez fait une oeuvre qui, si grande qu'elle soit déjà, n'est qu'un commencement; vous avez fondé une méthode dont les applications peuvent être infinies. Ne disiez-vous pas, dans une heure souriante, que le problème des aliments (et par suite la question sociale) est un problème chimique; qu'un jour viendra où on les fabriquera de toutes pièces avec le carbone emprunté à l'acide carbonique, avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de l'atmosphère, et que, ce jour-là, chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit flacon d'épices aromatiques, accomodés à son goût personnel?—Si ce rêve d'une humanité heureuse et idyllisée par la science se réalise jamais, on pourra dire, Monsieur, que cet invraisemblable poème terrestre sera sorti du laboratoire où vous peinez allègrement depuis cinquante années, et où vous triturez dans vos cornues la joie et la délivrance du monde futur.

Le respect public vous environne. Au point où vous êtes parvenu, vous n'appartenez plus à telle fraction politique du pays, mais à la nation. Un grand apaisement doit se faire en vous, d'autant plus aisé que vous avez la joie de vous sentir revivre dans le groupe, si éclatant d'intelligence, de vos quatre fils, et qu'ainsi vous êtes assuré de plus d'une façon de durer dans un long avenir et de léguer à la mémoire des hommes quelque chose de vous.

Évidemment, Monsieur, vous êtes un de ceux auxquels songeait Ernest Renan lorsqu'il concevait la planète gouvernée quelque jour par une assemblée de savants qui auraient à la fois la raison et la force. La direction que vous imprimeriez à l'humanité n'aurait rien d'hésitant. Mais l'aristocratie que prévoyait Renan régnerait par la terreur. Je crois que, à ce point de son rêve, vous eussiez abandonné votre ami.

Vous avez beaucoup écrit sur les rapports de la philosophie et de la science. Votre rationalisme est sans tache. Vous êtes un des plus authentiques continuateurs des philosophes de l'Encyclopédie. Vous avez leur optimisme, leurs sentiments à l'égard des religions, leur confiance exclusive dans la raison, leur foi imperturbable au progrès de l'humanité.

Est-ce moi, Monsieur, qui vous reprocherai de penser ainsi? Irai-je vous faire des objections? A vous, jamais. Je n'en oserais faire qu'à certains de ceux que, sans le savoir, vous traînez à votre suite, qui n'ont peut-être pas les mêmes droits que vous de nous parler au nom de la science, et qui n'ont assurément ni votre haute probité d'esprit, ni votre désintéressement, ni votre tolérance. Mais à vous je dirai:—Il est excellent, il est indispensable qu'il y ait des hommes de votre type intellectuel et moral, des rationalistes non troublés et même un peu intransigeants. Les femmes et les enfants, charme du monde, le feraient peu avancer, non plus que les mystiques et les artistes eux-mêmes. Ce n'est pas le sentiment religieux qui a fait les grandes découvertes de la science et de l'industrie moderne. Bénie soit votre philosophie, si c'est elle qui vous a communiqué la force d'accomplir durant cinquante ans des travaux dont a profité toute la communauté humaine!

Au surplus, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de se réfléchir fidèlement en lui: et il n'y a de connaissance proprement dite que par la raison appuyée sur l'observation scientifique. C'est ce qu'il m'est impossible de ne pas vous accorder, si fort que je sois impressionné par la somme de consolation et de vertu que tant de bonnes âmes doivent à la croyance au surnaturel. Or vous n'en demandez pas davantage. Autour de ce qui peut être dès maintenant objet de connaissance, vous nous laissez amplement de quoi rêver et nous émouvoir.

Votre positivisme est d'une scrupuleuse loyauté. Il respecte ce qu'on peut appeler les réalités morales.—Il les reconnaît irréductibles. Pour vous, «le sentiment du beau, celui du vrai, celui du bien, sont des faits révélés par l'étude de la nature humaine. Vous écrivez dans votre lettre à Renan: «Derrière le beau, le vrai, le bien, l'humanité a toujours senti, sans la connaître, qu'il existe une réalité souveraine dans laquelle réside l'idéal, c'est-à-dire Dieu, le centre de l'unité mystérieuse et inaccessible vers laquelle converge l'ordre universel. Le sentiment seul peut nous y conduire; ses aspirations sont légitimes pourvu qu'il ne sorte pas de son domaine avec la prétention de se traduire par des énoncés dogmatiques et a priori dans la région des faits positifs.» Et encore: «La notion du devoir, c'est-à-dire la règle de la vie pratique, est un fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion… Il en est de même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de sens… L'homme sent qu'il est libre: c'est là un fait qu'aucun raisonnement ne saurait ébranler.»—Et vous ne nous défendez point de construire là-dessus des systèmes de métaphysique et, pour employer vos expressions, d'«assembler par des liens individuels», c'est-à-dire selon les besoins de notre coeur, «les traits généraux tirés de la connaissance de la vie humaine et du monde extérieur». Bref, vous nous permettez d'imaginer l'inconnu à notre gré, pourvu que cette imagination ne contredise à aucun moment les acquisitions progressives de la science, et qu'elle tâche de s'y raccorder à mesure. Ah! Monsieur, quelle marge vous nous laissez encore!

Vous êtes persuadé, il est vrai, que, «depuis que les croyances religieuses ne sont plus la base de l'ordre social et de la moralité humaine, la somme de vertu et de dévouement qui est dans le monde n'a pas diminué! loin de là». D'une façon générale, vous n'avez pas bonne opinion des religions, même comme instigatrices de vertus, et vous avez travaillé, pour votre part, à compléter la laïcisation de l'État et de la vie publique. «Mais dans cette entreprise, avez-vous dit, il faut éviter à tout prix la violence, qui est contraire à la justice et qui provoque la réaction; il faut surtout éviter de froisser ces âmes délicates et pures, qui ont identifié leur être moral avec la vieille organisation théocratique, aussi bien que ces esprits honnêtes, prompts au vertige et hostiles aux brusques changements.» Voilà, Monsieur, des paroles à la fois vraiment politiques et vraiment humaines, et qu'il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler aujourd'hui.

Enfin, monsieur, vous avez la fierté de la science: vous n'en avez pas l'ivresse. Parce que vous êtes parfaitement sincère et lucide, votre optimisme lui-même a sa mélancolie. Sans doute vous avez écrit avec une intrépide confiance: «En s'attachant aux grandes périodes, on voit clairement que le rôle de l'erreur et de la méchanceté décroît, à proportion que l'on s'avance dans l'histoire du monde. Les sociétés deviennent plus policées, et j'oserai dire de plus en plus vertueuses. La somme du bien va toujours en augmentant, et la somme du mal en diminuant, à mesure que la somme de vérité augmente et que l'ignorance diminue dans l'humanité. C'est ainsi que la notion du progrès s'est dégagée comme un résultat a posteriori des études historiques.» Mais, à côté de cela, je sais des pages de vous qui sont, sans le vouloir peut-être, d'une infinie tristesse. Après avoir longtemps observé les sociétés animales, vous concluez, en ce qui regarde les fourmis, que le progrès de leur civilisation est parvenu, depuis de longs siècles déjà, à des limites au voisinage desquelles elle est condamnée à osciller désormais, tant que la race durera. Et vous vous demandez: «En est-il autrement des races humaines? Sommes-nous autorisés à regarder leurs progrès comme indéfinis? ou bien les races humaines sont-elles destinées à obéir à la même loi fatale? Leur évolution parviendra-t-elle aussi à un état stationnaire, dont les limites seront déterminées par celle des connaissances que l'homme peut acquérir et combiner, en vertu des facultés intellectuelles qui résultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races humaines ne présenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation à peu près uniforme, oscillant entre certains états alternatifs de trouble et d'équilibre, mais s'efforçant désormais de revenir toujours à une organisation type, réputée la plus convenable au bonheur et à la dignité de l'espèce humaine? Une semblable opinion serait peut-être la plus conforme aux leçons de l'histoire.»