Je me suis parfois demandé si, sous cette piquante humeur, qui lui était devenue coutumière, on n'aurait pas retrouvé, en creusant un peu, une plaie secrète: la douleur, stoïquement soufferte, mais, au fond, inconsolable, d'avoir perdu, dans le désastre de 1871, ses notes et ses manuscrits de quinze années, c'est-à-dire,—qui sait?—ce qui eut fait le meilleur de sa gloire scientifique. Le dommage était sans remède. Bertrand n'essaya même pas de le réparer. Quand il refit sa bibliothèque, il y mit plus de livres de littérature que de livres de science. Apparemment, sa cruelle aventure amena, chez lui, un détachement un peu amer, par où s'accrut encore sa liberté d'esprit…

L'homme était charmant,—oh! Sans nulle fadeur. Les traces d'un accident célèbre avaient achevé de lui faire un visage pittoresque, un visage de vieux savant de conte familier. Il était la joie de nos discussions par sa fantaisie brusque, et par ce qu'il y avait d'inattendu dans ses jugements, où la seule chose que nous puissions prévoir, c'était qu'il ne serait pas de notre avis. Inattendus aussi, les trésors de sa mémoire vaste et bigarrée. Sa conversation était pleine de surprises.

Dans sa vie familiale, inaugurée il y a cinquante-sept ans, sa bonhomie tendre et gaie répandait comme une cordiale poésie. C'était un père et un grand-père adorables. Tous ses amis citent des traits de sa bonté, de son désintéressement, de sa charité active et délicate. Quand il s'agira de son génie scientifique, il faudra bien que nous nous en remettions pieusement à ses confrères de l'Académie des sciences, à vous, Monsieur, tout le premier. Mais, quand nous parlerons du charme savoureux de son esprit et de la générosité de son coeur, nous n'aurons qu'à nous souvenir.

Vous lui succéderez dignement. Il est bon que les génies les plus divers collaborent au grand oeuvre. Si une faculté redoutable d'analyse, jointe à une imagination capricieuse, semble la marque de Joseph Bertrand, le caractère de votre critique est d'être surtout ordonnatrice et constructive. Vous avez beaucoup édifié, avec un énorme labeur, une foi patiente et qui s'est rarement permis le sourire.

Je n'entrerai pas dans le détail de votre biographie. Elle est harmonieuse et simple. Fils d'un médecin de grand mérite et d'esprit sérieux, vous avez été engagé de bonne heure dans les voies de la recherche scientifique, et vous vous y êtes enfoncé d'un pas puissant et ininterrompu. Votre cursus honorum est un des plus beaux et des plus riches que l'on connaisse. Vous êtes professeur au Collège de France depuis quarante ans, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de médecine, membre des principales Académies ou Sociétés scientifiques étrangères, sénateur inamovible, et j'en passe. Vous avez été deux fois ministre, et vous avez contribué plus que personne à la réorganisation de l'enseignement supérieur.

Mais l'essentiel, ce dont les ignorants même sont informés, ce que l'avenir retiendra, c'est que vous avez été le rénovateur de la chimie.

Il n'est pas un chapitre de cette science que vous n'ayez abordé dans les six cents mémoires que vous avez publiés au cours d'un demi-siècle. Mais on peut dire que vous vous êtes surtout attaché à deux conceptions générales par où vous l'avez radicalement transformée: c'est la synthèse organique et c'est la thermochimie.

Le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier, avait remarqué un contraste essentiel entre les composés minéraux qui se rencontrent dans les corps bruts, et les composés organiques qui se rencontrent dans les corps vivants, plantes ou animaux. Tandis que les premiers résultent des combinaisons simples et assez peu nombreuses de plus de quatre-vingts éléments irréductibles, les seconds sont formés par les combinaisons complexes de quatre éléments, sans plus.

Qu'il s'agisse des os, du sang ou des muscles d'un animal, ou bien de l'écorce d'un arbre, de la sève d'une plante, du tissu d'une feuille, on retrouve toujours ces quatre éléments, à savoir: le carbone, qui, à l'état isolé, forme le combustible dont nous nous chauffons, et l'hydrogène, l'oxygène et l'azote, c'est-à-dire trois gaz sans couleur, sans odeur, sans saveur, et qui échappent pour ainsi dire à nos sens.

C'est uniquement de ces quatre éléments que sont faites les merveilles innombrables de la nature animée. Quelque étrange que cela paraisse, c'est de ces quatre éléments que sont formés tous les corps organiques, l'essence odorante qui gonfle les pétales d'une rose, la pulpe savoureuse des fruits, la poussière colorée des ailes d'un papillon, ou, pour parler comme François Villon, ce corps féminin «qui tant est tendre, poly, souëf, si prétieulx». Seule la secrète architecture de ces édifices d'atomes varie. Le poète soupire: