Venise, le second centre d'unité, était à son plus haut degré de gloire et de splendeur. Si l'invasion des Turcs avait un peu contenu sa puissance en Italie, si la ligue de Cambrai avait comprimé ses prétentions à la monarchie universelle, elle s'était étendue sur la terre ferme: maîtresse de la Croatie et de la Dalmatie, elle avait porté ses frontières de l'autre côté jusque dans la Lombardie. Venise pouvait mettre sur pied de guerre trente ou quarante mille Esclavons, bonne troupe, et elle avait un capitaine de premier ordre, l'Alviane, qui pouvait être comparé au connétable de Bourbon. Ce fut une remarque à faire, l'Italie fournit alors trois capitaines de premier ordre: Prosper Colonnia, Sforza, l'Alviane[81], et cependant elle ne put ni vaincre ni se rendre indépendante. C'est que de tristes divisions la partageaient toujours: Venise ne pouvait supporter la puissance du Pape; les Lombards détestaient les Vénitiens, et n'auraient jamais subi la domination du Lion de Saint Marc.

De ces divisions, résultaient une extrême faiblesse, un incessant besoin de recourir à l'étranger; comme les Lombards et les Romains, les Florentins ne voulaient pas reconnaître la souveraineté des Vénitiens; ceux-ci abandonnèrent leur cause. L'alliance intime de Venise se fit donc avec la France, et l'Alviane, le patricien, à la tête des troupes de la sérénissime République, avait secondé les opérations des Français dans la Lombardie; à leur tour, les Français appuyaient les Vénitiens contre les troupes allemandes, qui descendaient incessamment du Tyrol, et Lautrec accourut au siége de Brescia pour s'unir aux Vénitiens. Mais Lautrec, impétueux dans ses opérations, n'eut pas un grand succès: la situation des Français en Italie était encore une fois compromise. Madame de Châteaubriand protégeait sa famille, et le maréchal ne fut pas rappelé. Les préoccupations du roi François Ier se portaient vers d'autres intérêts; quand une fois l'ambition éclate, elle n'a plus ni bornes ni but limité. Elle va toujours en avant jusqu'aux grandes leçons que Dieu lui réserve.

IX
LE CAMP DU DRAP-D'OR.
1519.

Les annales de la chevalerie ont gardé une longue mémoire de ce qui a été appelé le camp du Drap-d'Or: l'entrevue de François Ier et de Henri VIII d'Angleterre, le 18 juin 1519, dans un champ devenu célèbre entre Arras et Guines. Les miniatures des manuscrits, les premières gravures de la Renaissance[82] ont reproduit les somptueuses scènes du camp du Drap-d'Or: les joutes, les tournois, les combats à outrance, les gorgiales festes, les mille jeux de lance, d'épée et de bague en présence des dames et damoiselles. Cette entrevue, qui aboutit à peu de résultats, avait néanmoins un but considérable: l'alliance de la France et de l'Angleterre contre la politique envahissante de Charles-Quint, qui tentait de se faire élire et proclamer empereur d'Allemagne.

Les progrès toujours croissants des Turcs en Europe avaient donné une vie nouvelle à la grande idée des papes: «la fusion de toutes les puissances chrétiennes dans une croisade pour éviter les conquêtes des Ottomans.»

Cette magnifique tentative de résistance, les papes l'avaient poursuivie depuis le moyen-âge, deux obstacles s'y étaient opposés: le schisme grec qui avait absorbé, divisé la chrétienté, et, en ce moment, la réformation de Luther qui jetait de nouveaux troubles dans l'Europe[83]. Il avait été beau de voir l'empereur Maximilien adopter les idées pontificales et suspendre toute rivalité pour s'occuper d'une croisade contre le turc! L'Empereur mourut au milieu de ces préparatifs de guerre et la couronne d'or fut un nouveau sujet de rivalité.

Trois compétiteurs se présentèrent pour revendiquer la couronne impériale: François Ier, roi de France, Henri VIII, roi d'Angleterre et Charles, roi d'Espagne[84]; l'idée de l'empire était si élevée encore aux yeux du monde! les souvenirs d'Auguste et de César avaient traversé le moyen-âge avec leurs splendeurs et leurs prestiges! Quand l'empire fut vacant, les trois compétiteurs négocièrent avec les électeurs d'Allemagne: l'habileté de Charles d'Espagne triompha. François Ier et Henri VIII en conçurent un profond dépit; le roi de France surtout qui s'était appuyé sur la partie militaire et un peu sauvage des Teutons, des bandes noires et des lansquenets: Sickingen, ce type des Burgraves des sept montagnes, si redoutable aux bords du Rhin, le comte de la Marck, le descendant du sanglier des Ardennes, célèbre sous Louis XI.

L'idée qui avait triomphé avec l'empire de Charles-Quint, vaste, universelle, c'était une pensée de résistance à la conquête des Turcs; l'Allemagne, la chrétienté entière, avaient besoin de la monarchie universelle pour se liguer contre les hordes asiatiques; la papauté si élevée de pensée n'était plus assez forte matériellement; Charles-Quint prenait son rôle militaire. Toutes les questions capitales se décidant en Asie, l'Empereur voulait par une croisade, porter la guerre en Orient, comme les Césars de Rome, comme Philippe-Auguste, saint Louis, Frédéric Barberousse, Conrad: l'Orient troublait l'Occident par sa force et sa faiblesse. Tous les grands esprits ont toujours jeté leur regard sur Constantinople, l'Égypte, la Syrie; l'avenir appartenait à ces riches contrées, et Charles-Quint, déjà maître du Nouveau-Monde, aspirait à la puissance des empereurs romains.

C'était contre cette vaste idée, que François Ier et Henri VIII cherchaient à se liguer: il fallait qu'à leurs yeux elle fût bien redoutable, puisqu'elle avait fait taire les anciennes rivalités. Un siècle s'était à peine écoulé depuis que le roi anglais Henri VI régnait à Paris, et les angelots, monnaie courante en France, portaient encore l'écusson d'Angleterre: tous ces différents devaient s'oublier, et les deux rois étaient convenus de se visiter sur une partie neutre de leur territoire[85], pour conférer sur leurs intérêts respectifs[86]. C'étaient bien les caractères les plus opposés et les natures les plus différentes! François Ier, grand et beau garçon, excellant à tous les arts des tournois, faiseur de vers et de galanteries, rieur et tout plein d'esprit; Henri VIII, ramassé sur lui-même, gros et savant universitaire, parlant latin comme un docteur, rustre, dur et passionné auprès des femmes. Les deux noblesses, également braves, mais jalouses l'une de l'autre: ici Buckingham, Talbot, Russel[87]; là Bayard, La Trémouille, Montmorency. Ces deux noblesses, au lieu d'une lice courtoise et à fer émoulu, auraient préféré se rencontrer sur un champ de bataille et se heurter l'une contre l'autre, hommes et chevaux. Il y a des antipathies qu'il est impossible de vaincre; la politique ne peut éteindre les inimitiés de race; la lutte est vieille entre la raillerie et le sentiment excessif et froid de la supériorité.