Ce qui fit la grandeur de Charles-Quint, ce fut l'universalité de sa pensée; il n'en dévia jamais: il avait compris que, pour reconstituer l'empire de Charlemagne, le premier gage qu'il devait donner à la politique, c'était l'expulsion des Turcs de l'Europe. Il voulut donc s'assimiler toutes les forces, apaiser cette sorte de guerre civile que les opinions nouvelles suscitaient dans la chrétienté, et à l'aide de cette fraternité de tous les peuples chrétiens, arriver à la reconstitution de l'Empire.
Il y avait au fond du cœur de Charles-Quint sans doute une pensée d'ambition et de grandeur personnelle, et la couronne de Charlemagne était son but; mais toute pensée universelle est par cela même un progrès dans l'histoire de l'humanité. François Ier, au contraire, soit par nécessité, soit par les tendances même de son caractère, divisa les opinions, les intérêts de l'Europe autant qu'il le put; il traita directement avec les Turcs, que Charles-Quint voulait expulser de l'Europe; il les appela pour ainsi dire dans le cœur de l'Allemagne, sur les côtes de la Méditerranée, en Italie; il tendit la main aux pirates, aux barbaresques sur les côtes d'Afrique, d'où ils menaçaient l'Espagne et la Provence; il ne recula pas devant un système de subsides et de tribut payés aux barbares. Charles-Quint suivit une politique contraire; après ses victoires d'Afrique, il signa un traité de délivrance pour tous les esclaves chrétiens qui allèrent proclamer la splendeur de son nom en Europe.
Le roi François Ier agit avec hardiesse auprès des électeurs protestants de l'Allemagne: il signa la ligue de Smalkalde contre l'empereur Charles-Quint, origine du morcellement de l'Allemagne, et qui la rendit impuissante pendant un siècle[277]; la ligue de Smalkalde créait cette anarchie qui se transforma plus tard en fédération, toujours indécise, si lourde à se mouvoir; les luthériens firent bien quelques démonstrations insignifiantes contre l'invasion des Turcs dans la Hongrie et l'Autriche, mais l'Allemagne fut absorbée dans sa propre guerre civile d'États à États.
Cette politique de François Ier fut dénoncée à l'Europe chrétienne par Charles-Quint; c'était une belle époque pour l'Empereur; il venait de signer son traité avec Muley-Assan. Le roi maure de Tunis, en se déclarant le vassal de l'Espagne, délivrait vingt mille esclaves chrétiens que Charles-Quint fit revêtir de riches habits avant de les rendre à leur patrie. François Ier prenait parti, au contraire, pour les Turcs et les luthériens?
Ce fut alors que, pour se justifier, le roi de France crut essentiel de laisser le cours de la justice s'accomplir à l'égard des opinions nouvelles qui pénétraient dans les écoles et les universités[278]. Pour s'expliquer le système de répression des calvinistes par le Parlement et le Châtelet, il faut se rappeler qu'en France l'inquisition n'avait pas été admise comme elle l'était en Espagne: l'inquisition, sorte de jury, constatait l'hérésie, et la main séculière ensuite appliquait la peine prononcée par les vieux édits de Ferdinand et d'Isabelle.
En France, la Sorbonne jugeait la doctrine, constatait l'hérésie; le Châtelet, pouvoir de police, faisait l'enquête, et le Parlement prononçait l'arrêt. Le roi intervenait rarement dans ces sortes de procès, et il fut presque toujours enclin à faire grâce, témoin les vers si pleins de reconnaissance de Clément Marot, adressés à la duchesse d'Étampes, la protectrice des Huguenots. Et pour les esprits sérieux et politiques, j'oserai examiner une question grave, à savoir si le refus d'admettre l'inquisition en France ne fut pas une faute considérable de la part des rois. Il faut prendre les opinions d'un siècle dans les conditions qu'elles se produisent: le catholicisme alors était la doctrine gouvernementale, il constituait l'unité: admettre une autre doctrine, c'était briser cette unité qui est la force des pouvoirs, et la preuve en est qu'un siècle de guerre civile fut légué à la France et à l'Allemagne par la réformation.
Au contraire, l'Espagne du XVIe siècle grandit dans sa magnificence, grâce à l'unité des doctrines que protégeait l'inquisition; au milieu des périls que créait la présence des maures, des juifs, des faux chrétiens, l'Espagne ne développait ses forces que par la surveillance attentive et les moyens répressifs; tous les pouvoirs forts et menacés qui veulent sauver un pays ont besoin de ces deux forces: la police et la répression. Les deux comités de salut public et de sûreté générale sous la Convention nationale ne furent que les formes de l'inquisition appliquée à la politique; or, au moyen-âge, le catholicisme c'était le gouvernement; si bien que, jusqu'à ce qu'un droit public nouveau se fût formé au XVIIIe siècle, la guerre européenne et civile eut pour principe le catholicisme et la réforme. La vieille Espagne découvrait un nouveau monde, arrêtait les conquêtes des Turcs à Lépante, jetait à flots d'or sa poésie, ses drames, ses artistes en vertu de sa force, de son unité, de son repos maintenus, par l'inquisition[279].
L'attitude même prise par François Ier, la protection accordée au parti luthérien par Marguerite sa sœur, amena en France l'organisation plus serrée du parti catholique, et dès ce moment il entoura fortement la haute famille des Guise. Si la duchesse d'Étampes protégeait le prêche, les poëtes tels que Marot, les universitaires commentateurs de la Bible; les Guises avec Diane de Poitiers adoptèrent le parti contraire, et alors se développa le jeune amour du duc d'Orléans, presque enfant, pour Diane de Poitiers; le second fils du roi, en adopta publiquement les couleurs; le chiffre de Diane fut brodé sur ses armures: il devint presque chef de parti, et il fut question pour la première fois de son mariage avec Catherine de Médicis.