Lautrec, cousin de Gaston de Foix, avait une bravoure indomptable; il tomba blessé à Ravennes. Anne de Montmorency, le filleul de la reine, Anne de Bretagne, femme de Louis XII, tout jeune encore, combattait comme page à côté de Bayard et de Gaston de Foix. Ce nom de Montmorency portait un glorieux apanage aux barons, maréchaux, connétables.
Que reste-t-il maintenant de ces grandes lignées? quel souvenir est demeuré debout? la vieille tour, origine des Buchard, nid d'aigle qu'assiégea Louis VI, est même démolie; et seul peut-être, au milieu d'une multitude bruyante et en fête, je contemple la vieille église, dont les vitraux en ruine, décorés des ailerons blasonnés, ont salué le sire de Montmorency[21].
Le plus remarquable entre tous, celui que les gens d'armes comparaient à Roland pour la vaillance, et les hardies conceptions, était le connétable de Bourbon, le véritable vainqueur de la bataille de Marignan; sa science de guerre était supérieure à celle de tous ses contemporains, même à l'habileté de Prosper Colonne et de Peschiera.
Il était fils de Gilbert, comte de Montpensier[22], et par conséquent l'héritier des riches domaines de la maison de Bourbon. Autour de lui se groupaient de nombreux vassaux, et le plus fidèle de tous, son cousin, Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier en Dauphiné, brave et hardi capitaine de cent hommes d'armes[23]; son château s'élevait sur le Rhône, dans ces montagnes abruptes des côtes du Vivarais, où se voit encore aujourd'hui la roche taillée.
Le sire de Saint-Vallier avait une jeune fille d'une beauté remarquable, auquel il avait donné le nom de Diane. A six ans à peine, elle montait à cheval, allait en chasse avec son père; elle savait élever le faucon et l'esmerillon d'une manière merveilleuse[24]. A l'âge de dix ans, elle fut promise à Louis de Brézé, comte de Maulevrier. Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, descendait par bâtardise du roi Charles VII: sa mère était la fille des amours d'Agnès Sorel. Il avait reçu de la gentille Agnès le nom de Maulevrier, à cause de son rude amour pour la chasse; enfant, il était déjà terrible au gibier; il aimait Diane reproduite sous les traits de la déesse des forêts. Les Brézé étaient d'une grande race de Normandie (qu'il ne faut pas confondre avec les Dreux, sortis des maîtres de requêtes, qui reçurent le nom de Brézé)[25]. Le mariage de Diane de Poitiers avec Louis de Brézé fut célébré presqu'en guerre; le comte de Saint-Vallier ne quittait pas le connétable de Bourbon, à la tête des gens d'armes et son plus fidèle conseiller; compagnon des batailles de Bayard, de Gaston de Foix et de la Palisse, il avait fait les guerres d'Italie avec la Trémouille et Lautrec, brave chevalerie qui après avoir suivi Louis XII, allait entourer l'avènement de François Ier, comme les paladins groupés autour de Charlemagne. Génération pleine de merveilles et des grandes choses de la guerre, que François Ier devait satisfaire par des victoires et des conquêtes lointaines!
IV
LA CHRONIQUE DE L'ARCHEVÊQUE TURPIN.—LE MONDE ENCHANTÉ.
1200-1510.
Cette impulsion vers les actions héroïques, toute la génération la recevait d'un livre populaire, d'une légende, la chronique de l'archevêque[26] Turpin, épopée traditionnelle sur Charlemagne. Ce ne sont, en général, qu'avec les glorieux mensonges, que les peuples sont conduits à l'héroïsme; les réalités n'ont jamais enfanté que la vie matérielle: les Grecs et les Romains eurent leurs fables des dieux et des demi-dieux, d'Hercule et de Mars, leurs temps qu'on appela héroïques; et les époques modernes, malgré leur prétention au réalisme, ont été conduites aux grandes actions par les épopées de leurs chroniques sur la Révolution et l'Empire. L'archevêque Turpin, il buon Turpino, tant invoqué par l'Arioste, avait écrit une légende sur Charlemagne, ses douze pairs, ses barons, ses paladins: on ne voyait partout que géants, nains, enchanteurs, nécromanciens et des exploits à faire croire qu'il existait alors une génération d'une nature particulière, invulnérable aux coups, qui ne mourait que d'une façon fabuleuse, qui ne tombait qu'en fendant les rochers à coups d'épée comme Roland à Roncevaux.
Ce n'étaient pas les paladins seuls qui avaient le privilége de l'épopée mais encore leurs chevaux de bataille, leurs armes enchantées; chaque chevalier d'une certaine renommée avait son coursier bien-aimé, d'une intelligence égale à celle de l'homme, doué de sens et de passions comme lui; la généalogie des chevaux, leur histoire était aussi connue que celle des héros. Chaque chevalier avait son coursier doté d'intelligence, d'une double vue; il s'arrêtait tout d'un coup, quand un danger menaçait son maître, il dressait les oreilles, soulevait la poussière, quand il approchait d'une embûche dressée par un enchanteur malfaisant, et les nobles chevaux de Roland, d'Otger le Danois, de Renaud de Montauban couraient à toute bride à travers les sentiers, les taillis sombres des forêts, pour les conduire à leurs maîtresses, Angélique, Bradamante, Marphise, qu'ils saluaient en s'agenouillant devant elles comme de doux agneaux[27].
Chaque pièce de l'armure d'un chevalier avait aussi sa tradition, son histoire: le cor enchanté qui retentissait à travers la campagne, la lance merveilleuse dont le simple contact renversait un cavalier; les paladins faisaient tant de prodiges qu'on pouvait croire qu'il y avait une âme dans chaque épée; toutes avaient leur nom, la Bonne Joyeuse, Durandal[28], Flamberge, qui pourfendaient des géants invulnérables, ou qui faisaient brèche dans la montagne, comme dans une molle argile. L'armure d'un paladin était sa gloire et son orgueil; son casque, sa cuirasse, son brassart le couvraient tout entier. On ne savait son nom, son origine, que par le blason qu'il portait: aux fleurs de lis, aux merlettes, aux ailerons, aux tourteaux, on savait sa famille; par les émaux et les barres, on savait aussi s'il était aîné, cadet, et même bâtard, à quelle maison il s'était allié. Chaque pièce de son écu était un souvenir de bataille ou d'action héroïque, et s'il était permis d'employer une expression moderne, le blason était comme le certificat de civisme au moyen-âge pour les grandes actions, ou bien une flétrissure pour la félonie; il était la garantie de la société féodale pour la défendre et la protéger[29].