Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens de plaire.
Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent se succéder. L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices & les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables : l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance des hommes de son siécle.
[26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de plaire & d’être aimé.
Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me paroît indispensable ; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise & l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il faut faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére que dans le cours de leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits généraux : mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais moins abrégé des Nations de l’Europe.
[27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.
Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles, qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail ; parce qu’ils présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, & plus souvent ramenés dans la conversation.
[28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent usage dans le monde. M. Locke, Traité de l’éducation, sec. XCVI.
Les exercices doivent concourir avec les études précédentes ; ceux sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes ont inspiré ; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier : il y a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard, quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent, communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, & ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser ; & le croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait le second, qui devient comme anéanti ; on l’a jugé au premier coup d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe ; & supposé qu’il ose vous tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des lumiéres ; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort, tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables ? Combien d’écueils environnent les premiers ! En faire un usage vicieux, soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction ; au lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment point leur vanité : enfin si ces derniers rendent moins à notre amour propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie ; ils peuvent remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y naissent avec le caractére de supériorité ; car ils sauront bien alors percer & se faire connoître.