[23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire par avance en nous, l’effet de l’expérience.

Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices ; ce seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours comme s’ils étoient raisonnables.

Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage, c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité ; c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant, sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre ; supposé qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier devroit-il paroître préférable ? La présomption diminue, il est vrai, le prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître ; si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose : par l’autre, comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour rien.

Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient à l’être : l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui concilient les hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que produisent sur eux les défauts d’autrui ; que donnant lieu aux services mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces moyens d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils n’entendent qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent ; car dans la bonne compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle cotterie. Il y a de certaines plaisanteries convenues ; une finesse arbitraire qu’on attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures : sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence, quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore ; car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour les autres.

Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité, considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y produit un contraste dont on est avec justice étonné.

Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu, où il y a beaucoup de monde ; ils abordent avec un air entrepris, on voit qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée ; on cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit, tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider ? Il employoit le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la critique ; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité ; & bien-tôt cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit par être condamné.

J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les petits esprits : je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de l’enfance ; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion. Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens ; & il est certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite : mais puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté, pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur ? C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule est à craindre : je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a point entretenues[25].

[24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les dévorer…

[25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance ; ces semences se germent & s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains de la coûtume, Essais, l. II, ch. XXII.

Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler efficacement à le détruire ; au lieu que cette sagacité à discerner, & à peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache ; & c’est un grand ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand ils font briller notre imagination.