Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage, l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point vanter en présence des enfans qui en sont doués ; ce seroit les altérer, que de les leur faire remarquer en eux ; le naturel est une espéce d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se connoître.
Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer, sans attendre qu’ils y soient sujets ; parce qu’il est bien différent, par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former ; & c’est par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit aux regards des jeunes Lacédémoniens ; c’est par le soin de leur dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper) la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui doive répugner ; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans la Société ?
L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des caractéres[19] ; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur jugement sur la conduite des autres : je lui attribuerois aussi la liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans les autres hommes ; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté, qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est en effet que la haine du genre humain.
[19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent dans la suite. M. Rollin, Traité des Etudes, Tom. 3.
Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances légéres ; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, & qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination des enfans ; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver ; & ce n’est que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ; Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir[20], c’est sur-tout à l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que la voie de douceur est convenable : quelle différence dans les effets que produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21] ? Je suppose que la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée : cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle ; l’une n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
[20] M. Locke, Traité de l’éducation, sec. LXI.
[21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait jamais par la force. Montagne, Essais, l. 2, ch. VIII.
A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux ; il me paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de cette espéce.
Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une récompense quand ils ne s’en seroient point vantés : & lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse, il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la conversation, pour conter, ou pour parler de soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer ; au lieu, de l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23] ? commencer par l’écouter ? lui marquer successivement le sentiment d’ennui ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
[22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou le punir, ou l’applaudir.