Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre : c’est de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de quelques autres.
On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances qui étendent l’esprit ; c’est une maniére de l’engager à les porter à leur perfection, en les tournant au profit de la Société ; mais il faut bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives, qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15] ; si vous faites valoir à ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront aux autres hommes ; si vous lui vantez des richesses considérables qui l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté ; & bien-tôt, rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de plaire ; mais quelle différence d’y être porté par une habitude contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives & intéressées ! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction, dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre ; il manquera à son extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être entiérement remplacée par l’esprit ; il sera long-temps, du moins, à effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le caractére dont il cherche à se dépouiller : mais supposé que la raison ne puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde ; si c’est la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera paroître que l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera tout le faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources, mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître, dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser ; il ne jouïra pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard ; on sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes, n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire ; à quel reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré, ni accueilli ; il finira par se rendre haïssable[16].
Di-lui…
Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
Racine, Andromaque, Tragédie.
[16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre, pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans leur esprit, les moyens d’être considérés ; c’est de combattre en eux le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer, parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes ; mais celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en jouït avec lui ; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de l’imagination dans les ouvrages d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance, n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage ; il est encore essentiel de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire & pour se faire aimer ; & ce que je propose, n’implique point contradiction : on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur raison ; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée. Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société ? on se sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres hommes ; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être affables à ceux qui leur font la cour, qu’ils doivent avoir de la bonté pour les gens qui leur sont attachés ; & le mot de cour excepté, on tient à peu près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie ; il faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre modestes[17] ; leur recommander, à titre de devoirs, l’estime & la vénération, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout. Les égards, les déférences, pour ceux qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils doivent de la reconnoissance des soins qu’on prend pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit être occupé de leurs plaisirs ; les entretenir du respect qu’ils doivent à ceux qui les élevent, de l’amitié qu’exige d’eux l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits qu’elle peut procurer ou répandre ; ne leur peindre la fortune, que sous les traits de la libéralité[18] ; n’appeller enfin devant eux, tous les avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
[17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S. Pierre.
[18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la Marquise de Lambert, Avis d’une mere à son fils.