Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de ce refus, on en mange en leur présence ; on les châtie pour s’être emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on grondera devant eux des domestiques ; on se servira des mêmes mots dont on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est dangereux.
La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite, ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment, vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les enfans entiérement vertueux & aimables[12] ! Soit qu’on y employât l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh ! quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit, uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut nous engager à le devenir ; mais quand la raison agit seule, il faut qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec effort ; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour l’acquérir & pour le conserver.
[11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le malheur des autres hommes ? Mais les principes que je propose, appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation de ceux qui leur appartiennent.
[12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées salutaires ; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec avantage ; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux panchans, du moins ils en diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse ne soit portée à l’extrême ; & dans les intervalles, ils reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement. Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes, qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre.
[13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé : Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27.
A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès ; au lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties dont elles doivent être formées ; car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ? S’ils se mettoient à y travailler, ou le bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres & vicieuses ; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les autres sont haïssables ; ils ont besoin qu’on leur donne des idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié ; que par degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le savoir aimables : c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit prendre : il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé, qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais, n’aura élevé qu’une tour inaccessible : tel autre, sur de vastes fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi un plan sage qui les dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que les matériaux même qu’ils employent.
C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se multiplient ; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un esprit qui commence à se connoître ? est-il enfin de spectacle plus digne de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour acquérir la saine raison ?
[14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. La Bruyere : De l’homme.
Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.
Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit être le premier objet de leur éducation ; soit qu’on cherche à former leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit, & des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres.