C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire, leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance soit contagieuse ; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes, les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées ? Au lieu de leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable ; commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un jeu de ne leur débiter que des chiméres badines ; on les trompe sur le nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en donner la véritable connoissance ; & il arrive de cette conduite, que les premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera, l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion ; & cette confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse ; & ce dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, & d’une extrême défiance d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de cette honte niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées.

[9] Montagne, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs enfans : « Il semble, dit-il, que nous les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi que des hommes. » Chap. intitulé, De l’affection des peres aux enfans.

Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert de l’argent, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura des dragées, des jouets, une belle robe. De là il se place dans son imagination ces idées étroitement liées : l’argent est fait pour me procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare ; & ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage de lui dire, que l’argent sert à faire du bien aux autres, & à nous en faire aimer ? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les faces qui les rendent utiles à la Société ?

Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement estimé. « Les enfans sont capables d’entendre raison dès qu’ils entendent leur langue naturelle ; & si je ne me trompe, dit-il, ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne s’imagine. »

[10] M. Locke.

Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet des premiéres idées des enfans, pag. 21.

Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules raisonnables ? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude ; car qu’on écoute les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois amusés.

Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les fondemens de leur éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent ? On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent ; car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance, forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, & seroit porté à les aimer.

Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe que les occasions dévelopent par la suite.

Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent garantis.