Je la divise en trois Chapitres ; le premier contiendra des réflexions préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation.
Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs & les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement.
Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, & quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin, pour leur donner les moyens de plaire.
Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation.
Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation.
L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par préférence, les principes vertueux & sociables.
Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je m’explique par un exemple : Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle, qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion.
[8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder dans cet exemple ; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.
On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que l’idée des ténébres & l’idée d’un fantôme, quand elles nous sont présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre.
Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix & dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui des autres hommes : & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui produiroient des effets contraires.