Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours, elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer davantage ; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît désirable ; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix ; c’est moins son étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer.

Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que de heurter inconsidérément l’opinion des autres ; non que la crainte de se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son sentiment ; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére ; dans tant d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue.

La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du jeu, & de l’heureuse mémoire ; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La Bruyere ; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable, étoit un relâchement à leur devoir ; méthodiques, & conséquens, par habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin l’air de science, d’exactitude ou de mystére ; de là, l’esprit de conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir, à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître.

Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui souvent, lui sont étrangéres ; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la conversation, plaît & se renouvelle sans cesse ; il fait constamment les délices de tout ce qu’il rencontre : quelle différence dans la maniére de vous occuper ! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le sien, il ne vous montre que son mérite ; l’autre vous raméne à vous-même, vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à votre avantage, vous croyez y partager ses succès ; quelles ressources pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous !

Ce don paroît quelquefois une espéce de magie : il est des gens dont le langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que même vous aviez résolu de ne pas croire ; vous étiez prévenu, je le suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à la plénitude de leur cœur ; la peinture est si vive, & si ressemblante, l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous vous y laissez tromper : ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de défiance, vous sentez du panchant à les écarter ; état de séduction, qui me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller.

Comment La Bruyere a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire ?

Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir : & le loisir de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant, devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux & de gaieté ; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne, varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse ; heureux encore une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer.

ESSAIS
SUR
LA NECESSITÉ
ET SUR
LES MOYENS
DE PLAIRE.

Seconde Partie.

Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité.