Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en écarter ; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les sert si bien ? C’est de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent ni se donner pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser ; sensibles de bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à si haut prix ; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent & approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles ; les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes ; & celui-ci devient pour la raison, une espéce de spectacle ; vous croyez, en quelque façon, voir l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le délire que je viens de dépeindre ; & essayez de tenir des propos du même genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ; le mérite de ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.
La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine ; car avec quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe ; les regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus imperceptibles.
Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite ; que dans des discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de votre silence ? Vous resterez pendant un certain temps, (car insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts qu’on aura eus avec vous.
J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards, au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.
Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que spectateurs : mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.
Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage ordinaire du monde ; mais cet art que quelques personnes de ce siécle possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.
L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne dit de certains parleurs à qui la souvenance des choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites, il les fuit avec soin.
Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement & l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page précisément de tel ou de tel livre ; & ce dégoût paroît sensé ; on se plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture même[7].
[7] Montaigne a dit : Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.
Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.