Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh ! comment ne pas aimer ces ames flexibles, que vous attirez sans peine ; qui vous cherchent même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs d’applaudir & d’estimer.
C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne point un pareil succès ; vous pourriez leur montrer de la supériorité : vous préférez de leur paroître aimable.
Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer, indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe : c’est la douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les hommes de leur petitesse.
Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction : de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit & l’ignorance ; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la mémoire, la contradiction.
Le panchant à parler de soi, est bien séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous attire : ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.
Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race ; quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu ; vous les verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le Souverain, ou l’opinion commune le traite ; ils croyent effectivement en être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur mérite.
L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais moi, ni mon opinion, ni je sais, ni je prétens ; mais qui d’une maniére détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ; ils vous montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir : quelle modestie ! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.
On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant aussi quelques portraits de soi-même : on ne doit point se rassurer sur ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point donner de jalousie ; il faudra prévoir si les esprits portés à la critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce qui divertit ; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ; on exige que vous ayez le caractére désigné par votre phisionomie ; on voudra du moins, si la joie ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que vous ressentez dans le fond de votre ame.
Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance, ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne point soupçonner les autres de l’être ; & cette sécurité, toute estimable qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens ; souvent des égards qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge, soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs de qualités aimables ; avec les esprits qui sont caustiques, il faut sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur dupe : & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.
On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié. Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié ; dans les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un foible qui tourne à notre désavantage.