Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.
On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans, tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses humiliantes ; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne prouvant pas qu’ils soient corrigés ; s’ils fléchissent, on soupçonne que c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse, leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, & non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté, pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.
Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver grace dans la Société.
Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus de facilité à peindre ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en liaison, & dont on vous fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup d’esprit, des connoissances fort étendues ; elle a sur-tout le don de s’approprier si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire ; qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres. » A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un extrême empressement de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit employé que de trop foibles couleurs ; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent ! Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue. Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre ; la veille il lui manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre supérieurement aimable ; vous étiez un objet intéressant pour elle, & vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant qu’elle se plaise à recommencer le charme ; elle n’a de graces dans l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie ; vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de pareils contrastes nourrissent l’amour ; il est sûr du moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.
Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer ; ce ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets ; mais elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite ; elle vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre ; vous la trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver des raisons de l’excuser ; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à l’indulgence ; effet plus puissant encore du désir de plaire ! en lui trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous finirez par l’aimer.
Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter séparément ; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.
Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce même esprit ; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose ; qui, transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, & dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus heureux : ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache presque entiérement ce qui le constitue ; on le sent, & ne sauroit dire précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit éviter, que les qualitez qui sont de son essence : cependant entre ces qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles ; la premiére, est la maniére d’écouter ; la seconde, est ce caractére liant qui se prête aux idées d’autrui.
L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation, elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse, mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre ; & le désir de plaire donne cette disposition obligeante ; non qu’il la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses : il sait, sans fausseté, garder les intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins, désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à le suivre ; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de l’ennuyer.
On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les jours ; c’est un don bien rare que de savoir écouter : l’un, persuadé qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez ; il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se livre, en vous écoutant, à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur, & moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même : & sa reponse se ressent de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent déplacé ; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous répondre ; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit être blessée.
Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter. C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils trouvent du plaisir à vous entendre ; espéce de ravissement, pendant lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a fait naître.