Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous en ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de la jeunesse ; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, & ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde, sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau ; leur ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions agréables qu’ils reçoivent ; comme si le plaisir étoit une découverte qui n’eût été faite que par eux : ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables, parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le manque d’expérience justifie ; & peut-être encore ne leur faisons-nous grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est passager, & ne vaut pas qu’on le regrette ; car on n’applaudit qu’avec peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les possédent dans tout leur éclat ; mais on n’envie pas des moyens de plaire qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt evanouïr.

Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir de plaire n’en dirige l’usage : en effet, rien ne peut remplacer en nous cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont jamais sans quelque récompense ; car s’ils ne sauroient vaincre entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins qu’elles peuvent l’être ; c’est vous distinguer du reste des hommes, c’est vous aimer à leur maniére.

De quelques moyens de plaire.

L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de nouvelles.

Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la plus noire envie : mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune ! Il les rend modestes, il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur politesse ; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec les autres hommes ; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire qu’il en apporte davantage ; combien à plus forte raison, nous dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît d’empressement de nous gagner ? On est flatté de ce que son nouveau lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la solidité dans l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous convaincre de notre propre mérite.

L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir, & qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester ; on pense qu’avec celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous. Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est cependant conditionnelle ; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être. Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils croiront en vous une marque de hauteur méprisante : Il m’a obligé, (diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé ; on perd ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien que de louable ; on se dérobe le prix le plus cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ; mais supposons que cette personne dont la vanité est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause ce qui lui paroît en vous un manque d’égards : N’êtes-vous pas bien fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à rendre heureuse ?

Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret ; en nous assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison, quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé, remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre les services.

Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit.

Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus favorable du désir de plaire ; il y remédie à des défauts, & c’est à mon gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres, qui peut nous en corriger : voici deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver ce changement.

Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut, ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la Société : alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.