Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les personnes de différentes conditions ; les expressions du visage, du geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque, ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer, l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise éducation.

C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous pouvons être ornés ; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter, d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action, qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.

Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable qu’elles font sur nos sens ; leur effet ne nous est bien sensible que la premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut donner, ne les soutienne.

Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez, qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur. Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit en lui de vous occuper ; non par la vanité d’être écouté, mais par un désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas qu’il faisoit de votre estime : toux ceux qui, comme vous, l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.

C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait valoir notre extérieur[6] ; les agrémens du maintien & du geste, qui ne consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement arbitraires ; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir singulier à Madrid ou à Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.

[6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils sont dans la Société ; je remarquerai seulement, que dans celui qui ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la personne qu’on aime & qu’on recherche.

Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par elles-mêmes.

Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont quelques gens sont heureusement doués ; une disposition à saisir le plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien ; un goût avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.

On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité, qui la rend piquante ; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre, conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines ; la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne répandre que pour le plaisir des autres.

Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable sceau à toutes les bonnes qualités.