Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner, appartiennent également aux deux sexes ; mais on connoît une autre erreur qui séduit particuliérement les femmes ; c’est la coquetterie, cet écueil de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ; plus un défaut est en régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances. Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être ; & c’est parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.
Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4], le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée, & de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté ; au lieu que la coquetterie ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination. Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps sans être reconnue ; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ; nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour le rompre.
[4] Madame la Marquise de Lambert, Réflexion sur les Femmes.
Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges, parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose ; étourderie, affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête ; & ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient embellie : mais ce qui caractérise entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure qu’elle les multiplie ; les premiers jours de la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient encore ? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.
Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes.
Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix. Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause & par leurs effets.
En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ; & c’est le meilleur choix entre ces actions, qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle l’air d’éducation, l’air du monde, & en un mot, ce qu’on approuve dans notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de la figure.
Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne ; il faut que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de celui qui l’écoute & qui la voit.
Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils représentent[5] ; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus ou moins agréables.
[5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la délicatesse de l’esprit.