Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre & farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire, sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets, que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent par bien des vertus ou des qualités supérieures !
Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société, ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique, dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre à leur empire ; quand il ne leur reste plus de Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.
Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent s’en faire un caractére ; rien ne déplaît tant que les gens qui vous proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde, jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh ! quelle étude méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société, que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage !
Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est importante ; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je viens de le définir ; on voit des personnes qui en ont une portion, dont on n’est pas équitablement en droit de se plaindre ; nul art dans leurs discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher qu’elles vont vous juger à la rigueur ; il faut cependant être en garde contre elles, ou plutôt contre soi-même ; le caractére de leur esprit est une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles y lisent toutes les finesses de votre amour propre ; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent ingénieusement à vous-même ; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque dont vous aviez voulu vous embellir.
En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé : Mais il y a deux caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser ; c’est de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.
Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est attachée.
La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente docile à céder aux volontez des autres ; elle y ajoûte une adresse à faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus dangereuse ; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, & d’être méprisé de tout le reste.
La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.
Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére : qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades allusions, ou de contes usés ; car combien de gens avec beaucoup d’esprit n’ont point celui de la plaisanterie ? On s’attachera pour gagner son inclination, à le bercer dans son erreur : quel usage du désir de plaire ! L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société, d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans ! Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte, l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même, jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose complette ; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans & caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts qui n’échapent à personne ; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison & la vérité.
[3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.