La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule qui les amuse ; car en général, on recherche assez le commerce de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer ; mais quel moyen d’être accueilli ? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte d’un pareil succès : Et voici dans ces deux situations leurs ressources ordinaires ; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur ; mais il y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité ; ils s’attachent à approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle puisse être applaudie.

[2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére de s’exprimer, la mauvaise compagnie ; j’avertis que je ne l’ai empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent les gens du monde, les gens de connoissance, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point ce qu’ils nomment le ton de la bonne compagnie, le bon ton, langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.

Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur : on a donné, ce me semble, la solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en exclure aucune.

L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, & nous y tombons de deux maniéres ; l’une en forçant notre naturel, & l’autre en imitant celui d’autrui.

L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler ; c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction, les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.

Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, & cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, & dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables ? Tandis qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables ; cette même vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son maintien & de ses maniéres ; & vous reconnoîtrez, pour comble d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore & qu’elle dégrade.

On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel ; il y a des gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches ; qui se plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement. Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule ; car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.

L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, & que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.

L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des yeux favorables ; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il s’en fût tenu à ses propres travers.

Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé, de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne ; on leur contesteroit volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant ou comme agréable.