… De quoi ne vient point à bout
L’esprit joint au désir de plaire ?
La Fontaine, Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine.
Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence & l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des autres hommes peut raisonnablement en dépendre ; c’est une force, qui, dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes ; c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette conduite, nous gagnons d’être plus aimés.
Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette marque en effet qu’on peut le reconnoître ; c’est cette union qui le caractérise : elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires qui se trouvent dans la Société : combien de personnes contentes de se voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime ! Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on doit attendre de ce qu’on fait pour la Société ; le don de plaire, examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.
C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes, que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.
Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en profitons pas assez : on trouve communément des gens qui n’épargnant rien pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en liberté ; alors ils deviennent épineux, farouches ; mais s’il reparoît quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre : leur maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils voyent arriver un étranger ; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages : ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se pardonnent-ils ce contraste ? Semblables à ces avares fastueux, qui étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables ; les avares ont du moins le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.
D’autres ne négligent point de paroître aimables ; mais ils n’ont, presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de considération & d’amitié ? Leur goût dans le moment les porte à en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention, d’esprit, de graces que pour lui ; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage ; mais ils désobligent tous les autres ; c’est imiter encore l’erreur d’une autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens, qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.
Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais moyens pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller ?
L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans aucun égard à celui des autres ; c’est un étalage hazardé de son esprit, de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se suppose ; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de supériorité.