Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de les apercevoir : ils voyent à peine ce qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont ; & ce n’est que le désir de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils cherchent à satisfaire.
Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier les cœurs ? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil est le seul dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes injustes qu’il démasque : en lui, l’autorité parle toujours le langage du citoyen : on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans le redouter : on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on l’aime.
La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des hommes qu’elle favorise ; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus abondant que le sien ; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.
Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons qui forment la Société ?
L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil secours l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle soit établie, lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions sont quelquefois rares ; & dans les intervalles, elle reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.
Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent mêlée de distraction ; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ? Son extérieur indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous ? Sa politesse a tout l’apprêt du cérémonial ; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de véritables sujets de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient pas une autre occasion de le haïr.
Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux personnes qu’elles ont pour objet ; on sentira qu’elles naissent, non de cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice ; & cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont moins sujets que les services à trouver des ingrats.
Du désir de plaire.
Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1] ; il ne faut que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.