[30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges sur nos petits talens ; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le succès, est un véritable ridicule.
Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des jeunes gens, doués d’une certaine intelligence ; ce seroit de leur faire connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes, & aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui marquent de la petitesse d’esprit ; l’une est de n’admirer les Sciences que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à l’utilité dont elles peuvent être à la Société : & l’autre, de les estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie : ainsi, les accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce que le siécle dégénére ; ils verroient que ce qu’on appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui se sont étendues[31].
[31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son siécle pour élever le précédent : d’autres hommes estiment le leur par préférence ; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine, quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la conversation, en a pris l’air facile : ce mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît le travail qu’il a coûté ; ils sont au sujet de la conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui, infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans la plaine[32].
[32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. La Bruyere, du mérite personnel.
Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile épistolaire : la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à peine raisonnablement ; c’est une façon de décrier soi-même son esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de réussir, dont on a souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque sorte une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la procurer ? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules ingénieuses à leur prescrire ; les unes seroient trop étendues, & passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire connoître les défauts qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce qui concerne le cérémonial ; théorie facile, que, sans doute, on ne doit point leur laisser ignorer.
Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur donneroient peut-être du faux dans l’esprit ; mais en faisant naître des occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient avec empressement ; les accoutumer ensuite à cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur vie.
Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement, dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect ; c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de ces régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une quantité de nuances, qu’il faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens & d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre : mais cette habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
[33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est de bien lire les ouvrages de prose & de poësie : il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise grace.
Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse, l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir ; mais comme cette théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent rarement pour y suppléer.