Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent, mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ; ils connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre ignorance ; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse confiance ; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous fait mépriser.
C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent aveugler ; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, & qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un mérite qui leur manque : mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils en conviennent ; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science ; on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent ; & cette ressource est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable, lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard, qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes ; ils ont présens tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle, que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de l’éducation. « M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé : Comment dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté ? On passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté, si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être. » Je répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut vivre avec les hommes ; celui qui est le plus en droit de les condamner, a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine pour les vices attachés à la condition humaine : on étale le chagrin avec lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre ; on pense intimément, que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme supérieur ; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé ? Il connoît & supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de les combattre autant qu’il est en son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la principale douceur de la vie.
Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
Des moyens d’exercer notre philosophie.
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;