Et si de probité tout étoit revêtu,

Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,

La plûpart des vertus nous seroient inutiles.

Moliere, act. 5. du Misant., scéne 1.

Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité ; celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine, défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.

Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous, la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien imparfaitement dans le monde.

Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir, avec une certaine supériorité, les usages du monde ; mais elle doit nous faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre lesquelles elle pourroit nous prévenir.

[35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune, qu’il seroit honteux d’ignorer.

Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de la mémoire le plus à craindre pour eux ; il y a une certaine quantité de phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût être ; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot : l’un n’est qu’une indigence, malgré laquelle, on peut être aimable ; l’autre est un tort volontaire que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend insupportables.

[36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par elles & non de les étaler dans la conversation.