Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui déplaisent si fort à entendre répéter.
[37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois : Liste des lieux communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits d’esprit.
Quand on parle d’être jeune, dire que c’est un défaut dont on se corrige tous les jours.
S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper, décider qu’il faut être au-dessus du nombre des Graces, & au-dessous de celui des Muses, c’est adopter des platitudes, &c.
Voyez ce que parut à Madame de Sevigné, un jeune homme d’une représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand pour son âge, il répondit : Méchante herbe croît toujours.
On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire, qu’elles font rire l’esprit : ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en pure perte, &c.
On vous avertit que les traits de distractions de M. de B… si bien contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les sots, &c.
Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la conversation ; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore ; je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils sont ; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des découvertes ; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait perdre.
Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat, & dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur. Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement, lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son secours ?
Il y a un Recueil intitulé : Les Arrêts de la Cour d’Amour, qu’il faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes, le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.