L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation ; une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines ?
On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la prééminence entre Corneille & Racine, entre la Musique Italienne & la Musique Françoise, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.
Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions, qui se présentent aux esprits les plus bornés ; l’une est de prendre le contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur & les foiblesses des femmes ; & la seconde, qui suppose un esprit aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle le merveilleux, comme de posséder l’Anneau d’Angélique, d’avoir un Génie à ses ordres ; & d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs. Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances, par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles ingénieuses : le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général, l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque & réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.
[38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le merveilleux même, qui en fait le prix.
Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses, que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser, d’après leur Gouvernante, que les songes sont des présages, ou que l’Astrologie est la science de l’avenir, il faut, pour effacer ces idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres ne sont pas capables.
[39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des animaux : qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son d’un tambour de peau de loup, &c. Voyez Bayle, Pensées diverses, Tom. 1. Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p.
Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques ; c’est la philosophie de presque toutes les femmes ; mais la nature a donné, à celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce qu’elle nous présente ; tandis que les hommes, pour réussir constamment, sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de la honte d’une certaine ignorance.
A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme certains Amans idolâtrent une laide maîtresse ; on ne pourroit les éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du mépris des uns & de la haine des autres.
[40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ; ils passent par-dessus les propositions, mais ils examinent curieusement les conséquences ; ils laissent les choses, & courent aux causes : plaisans causeurs, ils commencent ordinairement ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. Montaigne, Essais.
Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans chaque spectateur, la raison, & l’amour propre ; l’une, équitable, rend justice gratuitement ; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de vûe ses intérêts ; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a presqu’entiérement dicté l’arrêt.