Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit éblouïssante.

Tout le monde a raison.

Almon, frapé de curiosité, entre ; & comme il approchoit du vestibule, il entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére comique. C’est ici le Palais d’Alcanor, lui dit le premier qui l’aborda : Vous pourrez le regarder comme le vôtre, ajoûta le second ; & tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon le temps de répondre, ils continuérent ainsi : Cette retraite est charmante ; On peut s’y ennuyer, et le dire ; On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer les jours entiers ; On peut n’y venir que par caprice, rester ou disparoître. Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui fait l’amusement des autres. On peut croire que c’est pour le sien propre qu’il en use ainsi, et ne lui en savoir pas le moindre gré. Ce dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement ; les deux Hérauts alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps : Ici tout le monde a raison.

Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ; celui-ci parle, & n’est point écouté ; celle-là s’examine dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre lui inspire de bonne opinion d’elle-même : ici on entend dire, j’ai beaucoup d’esprit ; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.

Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé des autres ; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette Isle, la conversation tombera bien-tôt : Je serois bien fâché de vous empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de circonspection ; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement, de raison, d’esprit ; la politesse ne consiste que dans de certains usages convenus, & vous ignorez les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez ridicule ; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté que celle de votre Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve, m’aviez-vous dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége exclusif de l’être ? Apprenez que c’est aussi le caractére de tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous ressemblent ? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ; il n’y a point de Société qui pût s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont : il n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le vois, dit Almon, frapé de ces vérités ; Madame m’avoit bien promis que j’allois n’être qu’un sot ; je le suis, je commence à le connoître, & je veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur, sans même que mon art s’en mêle ; avec de l’esprit & un vrai désir de plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler de soi ; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue ; un mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme si ce mot étoit un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui des écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre ; & Alibé augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt, pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa mémoire ; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie ; s’il faisoit des plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde ; enfin on l’accabloit de louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges ; l’amour propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement crédule ! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à contre-sens ; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre ; il leur enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître l’orgueil & le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui de conduite ; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture très-singuliére qui lui étoit arrivée : il commence, un homme l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint, s’impatiente ; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent, parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour faire briller les siens ; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére ; il l’ouvre, & lit : Alibé, comme il croit être, Il aime à plaire. Alibé, comme il est, Il ne veut que briller. Alibé referme le Livre, regarde en pitié l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris naissance.

Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple, où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme résolution d’être plus singulier que jamais : maintien recherché, propos hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué ; il voit que, bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à l’ordinaire. Cela le décontenance ; il reprend courage, il avance une maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte, il exagére, on commence à l’écouter ; mais un autre prend la parole, & tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver raisonnable ; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.

Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si humiliant que la déraison affectée en pure perte) ; dans ce trouble d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement, & le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez ? Vous n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos Citoyens ; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, & vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi ? Les usages communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper. Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir nos coudes différemment des autres hommes ; à nous faire paroître impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable ? Vous verrez ici bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir ; & imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte ! Pour moi, revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire ; & pour ne plus retomber dans un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la vie sage & retirée, qui lui est propre ; je passe les journées au coin de mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma famille ; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, & ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer, & servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes, & qui commençoient toutes par Autrefois. Zanis écoutoit avec un secret dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se succédérent, & remplirent la journée de Zanis ; s’il vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ; désiroit-il se mettre à table, on lui donnoit une comédie ; enfin, outré de la persécution que lui faisoient souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans. Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi : Je meurs d’envie de le paroître ; l’un est bien différent de l’autre. Les gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société, au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable ; mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez, l’un & l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être extraordinaire, méne insensiblement à la folie.

LES AYEUX,
OU
LE MERITE PERSONNEL.
CONTE.

Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même temps, devant le Souverain : là, sur un talisman composé par les Génies, ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu d’espérer la préférence ; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit, changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable, n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la vraisemblance.

Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun, descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence ; outre un avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure, beaucoup d’esprit ; mais il étoit né farouche & impérieux ; son sérieux désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle, qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter ; ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.