Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére, vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir plus puissans ; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles richesses ? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne nous regarderoient que comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler notre tranquillité ; nous sommes respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer redoutables ? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez différentes ; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé, qu’Alcimédor entreprit la guerre ; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd ; il demanda des troupes, pour venger sa défaite ; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué ; & devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage ; Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.

Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté ; mais quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on découvroit dans Alcimédor ; & cette conformité fit penser aux deux Cours, que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse. L’événement fut tout-à-fait contraire : Tous deux, ne voulant qu’être sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables : Tous deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de dégoût, d’éloignement, & d’inimitié : Chacun, par amour de la sincérité, ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier ; &, par cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de convenance, & de représentation.

La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison d’un époux ; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde communément comme la beauté ; mais les femmes mêmes avouoient, en la voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle. D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile : Née sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante sur ce qui se passoit dans une ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si naturellement paroître ; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui caractérisoit la sienne ; elle passoit aux reproches, à la douleur, au désespoir ; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse & insupportable.

Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére : Loin d’y opposer jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance, cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison, & qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme ; & insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse ; eh quelle tendresse ! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, & presque toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient quelquefois oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux douceurs de la vie de deux maîtres si respectables ; tandis qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace, & que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des devoirs austéres : Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se plaindre de la Princesse.

On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée ; mais, tout à coup, il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves, disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je sai quelles sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition que j’avois de régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos volontés : Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition. Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires : Employez ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain ; fût-il tiré du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable Armée qui environnoit la Ville.

L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite ; tous ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés, plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée ; ses Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse, accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du spectacle de ces changemens ; il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite, tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans, d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de la tristesse humiliante : Ils ne s’entretenoient que du désir de voir couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, & vous, respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne ! Vous m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte, & qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit par-tout que des larmes de zéle, d’amour & de joie ; on n’entendoit que le nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône ; il déposa son sceptre entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la Princesse : Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent, non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent ? Je rens la Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui. Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre, Zulmane parut sur un char ; & pour dérober, aux yeux des mortels, le Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives couleurs de la lumiére ; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation ; & c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.

L’ISLE
DE LA LIBERTÉ.
CONTE.

Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement, dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens, leur dit-il ? je vais vous l’accorder. Voici l’unique condition que j’impose : Dites-moi, chacun, quel est votre caractére, votre goût dominant ; on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.

L’un, qui s’appelloit Almon, dit : Je suis naturel, je hais la dissimulation, je me montre tel que je suis, voilà mon caractére. On écrivit : Almon est naturel. Pour moi, dit le second, qui se nommoit Alibé, J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis les talens qui peuvent y contribuer. On écrivit : Alibé aime à plaire. Il faut que je l’avoue, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, Je suis extrémement singulier. On écrivit : Zanis est singulier. Vous pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune contrainte, au genre de vie qui vous plaira ; allez, on va vous conduire à l’habitation qui vous est destinée.

Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer leur caractére ; Je vais vous en faire un portrait véritable : Almon, sans égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein de dominer, il est décidant ; il parle par la seule envie de parler ; il interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le suivre ; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant libre carriére ; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui ; il veut qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul ; & il appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis, toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions, des caprices qu’il aura dans sa journée ; indiscret, contredisant, injuste ; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, C’est que je suis singulier ; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.