Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à régner en même temps : vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus, ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des Etats que je leur laisse ; vous allez les douer l’un & l’autre, des qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.

L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, & touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle, une puissante Fée te doue ; elle te donne l’esprit, la valeur, & la probité. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.

Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi ! dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance ? Tandis que son frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques, celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes ? Est-ce dans ce moment (le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime ?

Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée ! mon silence ne présageoit rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils ; je cherchois à démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere ; il semble que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli, tous ses dons auront leur effet ; mais seront-ils suffisans ? Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére ! J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois des plus heureuses qualités ; les impressions qu’il recevra, dans la suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens, pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même. Elle prit alors le Prince entre ses bras : O précieux enfant de la mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, & qui étouffent les semences des vices : Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.

A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie, qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit descendue.

Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, & réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à embellir les ames.

Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge ; Alcimédor marqua de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer sans les connoître ; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement ; mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que Zulmane lui avoit faits ; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne remplissent l’idée qu’on en avoit conçue : cependant personne n’osoit lui donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.

A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation ordinaire ; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux présens d’un prix inestimable ; l’un étoit une glace, dont voici la merveilleuse propriété : il ne faloit que s’y considérer fixement, après s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps, tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide ; mais le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la Société ; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en faire usage.

Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester auprès de vous ; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre ; je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.

La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre ; tous deux désiroient régner avec équité ; tous deux agissoient dans cette même vûe ; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance ; & il arrive souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ; sa probité ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui, avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere, accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance doit s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit, comme autant de triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à l’autorité ; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.