De même que tous les petits mammifères, la Taupe doit avoir une circulation très-active; de même que les oiseaux et par le même motif, elle ne peut supporter une abstinence un peu prolongée. Il faut qu'elle mange souvent, et que, pour manger, elle travaille: d'où la nécessité des nombreuses galeries qu'elle creuse sans cesse dans nos champs, nos prés et nos jardins. «La Taupe n'a pas faim comme tous les autres animaux: ce besoin est chez elle exalté; c'est un épuisement ressenti jusqu'au degré de la frénésie. Elle se montre violemment agitée, elle est animée de rage quand elle s'élance sur sa proie: sa gloutonnerie désordonne toutes ses facultés; rien ne lui coûte pour assouvir sa faim; elle s'abandonne à sa voracité, quoi qu'il arrive; ni la présence d'un homme, ni obstacles, ni menaces ne lui en imposent, ne l'arrêtent... La Taupe attaque ses ennemis par le ventre; elle entre la tête la première dans le corps de sa victime, elle s'y plonge, elle y délecte tous ses organes des sens, en sorte qu'il n'en est plus pour veiller pour elle, sur elle; pas même l'oreille qui n'écoute que quand l'animal est au repos.» (Geoffroy Saint-Hilaire, XIXe leçon, p. 5-6.) Flourens constata, dans ses expériences, que, du soir au matin, la Taupe est exposée à périr par défaut de nourriture: «J'ai cherché, dit-il, à voir sur plusieurs Taupes quel temps elles pouvaient résister à la privation de toute nourriture: je n'en ai jamais trouvé qui aient passé impunément une nuit entière sans manger. Dix ou douze heures sont à peu près le maximum de temps qu'une Taupe peut survivre au manque de nourriture. Toutes les fois qu'une Taupe est demeurée seulement trois ou quatre heures sans manger, elle paraît affamée; et au bout de cinq ou six heures elle commence à tomber dans un état de débilité extrême. Il est très-aisé de reconnaître qu'une Taupe a faim à son excessive activité; quand elle est repue, elle est tranquille. A peine la Taupe a-t-elle souffert quelques heures de la faim que ses flancs se dépriment, et qu'elle semble comme expirante; mais, dès qu'elle a mangé, sa force renaît, comme aussi son assoupissement la reprend dès qu'elle est repue. J'ai toujours vu les Taupes très-avides de boire, comme tous les animaux qui se nourrissent de chair. Je ne sais s'il existe un autre animal qui offre un pareil besoin de manger à des heures si rapprochées; et il est difficile de se faire une idée de l'impétuosité ou de l'espèce de rage avec laquelle la Taupe pressée par la faim se jette sur sa proie et la dévore.» (Observ. pour servir à l'hist. natur. de la Taupe. Mus. d'hist. natur., 1828, t. XVII, p. 194.) Cette voracité ou plutôt cet impérieux besoin de manger va jusqu'à rendre la Taupe talpophage: deux Taupes vivantes ayant été placées dans une boîte pour être expédiées, de trente-deux kilomètres, à Geoffroy Saint-Hilaire, l'une d'elles fut dévorée par l'autre. «N'allez point, dit ce savant, n'allez point, croyant procurer à des Taupes la satisfaction du compagnonnage, en tenir deux dans un lieu renfermé, sans nourriture: c'est livrer la plus faible à la dent de la plus forte. Vainement celle-ci essaye de fuir, l'autre ne montre dans sa poursuite que plus de véhémence et de fureur. La plus faible expie bientôt son tort d'impuissance; elle est dévorée; si c'est du soir au matin, elle l'est en deux époques, alors entièrement, même ses os; il n'en reste que la peau, fendue sous le ventre selon la ligne médiane. Qu'il vous arrive de placer près de la Taupe une proie, soit vivante, soit morte, soit même quelques lambeaux de chair, elle se jette gloutonnement dessus. Est-ce un oiseau vivant? elle a recours à la ruse; elle quitte son trou, s'approche en menaçant, reçoit quelques coups de bec sur son museau, recule sur son trou, cherchant à y attirer son ennemi, pour profiter sur lui de l'avantage du lieu; mais bientôt, disposant de la toute-puissance de ses moyens musculaires, elle s'élance sur cette proie avec la rapidité de la foudre. L'oiseau, saisi par les entrailles, est incontinent dévoré: la Taupe s'y porte avec une sorte de fureur; elle emploie ses mains à élargir la plaie, à écarter les téguments, à se procurer les moyens d'entrer plus avant. La moitié d'un moineau assouvit sa faim: ses flancs s'élargissent, son ventre est gonflé; elle se calme alors et repose sans mouvement. Un autre besoin à satisfaire l'excite ensuite; elle cherche à boire; vous lui en fourniriez vous-même l'occasion qu'elle l'accepterait volontiers, et dans tous les cas, elle s'y porte avec l'impétuosité de son caractère; elle boit beaucoup et avec une grande avidité. Placez près d'elle d'autres animaux, des grenouilles, par exemple; ce sont mêmes manœuvres: d'un bond elle est sur sa proie; et ce mouvement est calculé de telle sorte qu'elle saisit celle-ci par ses dents, déjà enfoncées et plongeant dans les entrailles de la victime.» (XIXe leçon, p. 5 à 11.)

Mais la Taupe ne trouve point toujours des proies aussi volumineuses, et force lui est de se contenter de lombrics ou vers de terre et de cloportes pour lesquels elle a, d'après Geoffroy Saint-Hilaire, un goût décidé, et de petits scarabées, d'après Cadet de Vaux.

Ç'a été longtemps une question très-discutée que celle de savoir si la Taupe mange et par conséquent détruit le ver blanc, nom vulgaire de la larve du hanneton, et aussi la courtilière; de savoir si elle se contente du régime animal et bouleverse seulement les plantes situées sur le passage de ses galeries, ou si elle vit des racines de ces plantes. La malheureuse proscrite trouva des juges implacables d'un côté et des protecteurs de l'autre. M. le docteur Boisduval dit qu'elle dévore une quantité énorme de vers blancs (melolontha vulgaris) et de vers gris (agrotis segetum). Le maréchal Vaillant constata à Vincennes qu'une Taupe consommait, en vingt-quatre heures, plusieurs fois son poids de vers blancs. M. Carl Vogt dit avoir trouvé dans l'estomac des Taupes des débris de vers blancs, des coléoptères à l'état parfait, des myriapodes, mais jamais de fragments végétaux. MM. Eug. Noël, F. Villeroy, Eug. Gayot, la considèrent comme une destructrice acharnée du ver blanc. M. Pouchet, sur plus de deux cents Taupes disséquées, a trouvé l'estomac rempli de fragments de vers de terre, de vers blancs, de hannetons et d'autres insectes, mais rarement et accidentellement des débris de végétaux. Geoffroy Saint-Hilaire est plus circonspect: «On a donné pour certain, dit-il, que les Taupes négligent les vers blancs et les courtilières. Malheureusement, il n'en est rien: la larve du hanneton ou le ver blanc et la courtilière (acheta gryllotalpa) ne lui inspirent que du dégoût. Le célèbre zoologiste Paul Savi parle d'une Taupe qu'il a possédée et observée vivante pendant deux mois. Il l'a quelquefois nourrie seulement avec des courtilières. Douze de ces insectes suffisaient à la subsistance de toute une journée. J'ai observé un estomac de Taupe qui renfermait des vers blancs en une telle quantité que cette poche était comble; mais nous avons cherché vainement à déterminer l'espèce de ces vers blancs, M. Audouin consulté.» D'après Cadet de Vaux, la Taupe ne mange pas la courtilière, ni le ver gris, mais bien probablement le ver blanc. Un jardinier du département du Cher nous affirma qu'ayant placé des Taupes dans des caisses à fleurs où il les nourrissait de courtilières, les Taupes ne mangeaient que les têtes des insectes, ce qui serait bien suffisant pour affirmer leur destruction.

Ne serait-il point possible que, poussée par cette faim insatiable, par cette nécessité suprême d'une nourriture fréquente, la Taupe consommât en cas de besoin, et toute autre meilleure nourriture lui faisant défaut, des proies qu'elle dédaignerait en toute autre circonstance? C'est ce que tendrait à prouver l'observation suivante: «Dans le but de vérifier les assertions si souvent faites que la Taupe détruit les vers blancs, et pour en avoir le cœur net, comme on dit, voici comment j'ai procédé. Je laissai vivre les Taupes en toute liberté, évitant même de les déranger, dans l'espoir qu'elles me débarrasseraient des vers blancs. Je suis maintenant bien renseigné sur ce point; je n'ai plus aucun doute sur l'inefficacité à peu près complète du procédé. Cette année encore, j'avais des planches de scarole et de chicorée qui étaient complétement envahies par des vers blancs. Ainsi que cela avait déjà eu lieu les années précédentes, des Taupes y sont venues creuser des galeries dans tous les sens, mais elles ont paru vivre dans de très-bons termes avec les vers blancs, de sorte que, au lieu d'un ennemi, j'en avais deux. Cette observation que j'ai faite sur mes planches de salade, je l'ai également faite dans mes fraisiers, et j'ai pu constater que les résultats ont été exactement les mêmes, d'où je conclus que les Taupes ne mangent des vers blancs que faute de trouver mieux.» (P. Hauguel, jardinier à Montivilliers. Journ. d'Hortic. pratique, 1877, p. 471-472.)

Il est bien évident, d'après son système dentaire et son tube digestif (l'intestin décuple seulement de la longueur du corps, dénué de cœcum et présentant sur presque tout son trajet le même diamètre; estomac égalant en longueur la moitié de celle du corps avec insertion de l'œsophage dans le centre et non à l'extrémité antérieure), que la Taupe est organisée pour un régime animal. Mais, poussée par une voracité caractéristique, n'est-il pas possible qu'à défaut de nourriture animale, elle ne cherche à tromper la faim par des aliments végétaux? Flourens, Oken, Lenz, ont vu les Taupes périr de faim plutôt que de se nourrir de végétaux mis à leur portée (racines de raifort, de carottes, feuilles de chou et de salade, pain, etc.). Cadet de Vaux dit qu'elle se nourrit fort bien de racines d'artichaut, de carottes, panais, betteraves, navets, pommes de terre, etc. Geoffroy Saint-Hilaire nous semble dans le vrai, lorsqu'il dit: «La Taupe, très-friande, se jette, dans son désappointement, sur tout ce qui vient de prendre vie: les plus jeunes racines, le nouveau chevelu des arbres, de petites larves, toutes les semences végétales ou animales; elle se rabat, au besoin, sur des insectes parfaits, quelques scarabées et autres; enfin, elle s'accommode aussi de la partie charnue des racines fusiformes, prélevant sa part sur nos plantes alimentaires, comme carottes, panais, betteraves, navets, pommes de terre, etc. La culture des artichauts l'attire dans les potagers. Sa préférence pour les jeunes pousses des végétaux et pour tous les produits de l'animalisation serait-elle cause qu'il ne lui arrive point de faire des provisions? Il est du moins certain qu'elle vit au jour le jour. Ce n'est point seulement en été, mais aussi dans la saison d'hiver; la Taupe n'y est pas sujette à l'engourdissement.» (XVe leçon, p. 39.) Buffon avait déjà dit, en parlant de la Taupe: «Il lui faut une terre douce, fournie de racines esculentes, et surtout bien peuplée d'insectes et de vers dont elle fait sa principale nourriture.»

Mais, en supposant même qu'elle ne les mange pas, elle détruit un grand nombre de plantes ou tout au moins leur porte un notable dommage. Tantôt elle soulève et bouleverse celles sous lesquelles passe une de ses galeries; tantôt elle émonde les radicelles d'un arbrisseau à l'ombre duquel elle trace sa voie souterraine; d'autres fois ce sont des chaumes, des pailles ou des tiges qu'elle entraîne dans son nid pour s'en constituer un moelleux et sec coucher. Par les dents ou par les pieds, elle est l'hôte onéreux des champs et surtout des jardins, et c'est en vain qu'elle invoquerait les circonstances atténuantes. Pour quelques services rendus, que de dommages causés!

En effet, condamnée à ne vivre que d'un travail pénible et à peine interrompu, il lui faut sans cesse fouiller le sol pour y trouver des aliments. La Taupe fouille pour vivre, et elle distingue instinctivement les contrées et les sols qui lui promettent la subsistance la plus abondante et la plus assurée: les terrains légers sans être sableux, frais sans être humides, riches, rarement remués. Dans une prairie, elle parcourt le bas en été et le haut en hiver; on ne la trouve en terres tourbeuses que durant la belle saison; elle vit à la surface pendant les saisons humides et s'enfonce plus ou moins profondément durant les saisons sèches; elle fuit devant l'inondation et se réfugie souvent dans les digues et les levées qu'elle mine de ses travaux; elle n'est point embarrassée pour traverser à la nage un ruisseau, une rivière ou un étang; mais c'est dans les jardins qu'elle se plaît plus particulièrement en toutes saisons et surtout en hiver, on le comprend.

Une Taupe apportée dans un champ s'y cantonne après avoir étudié le terrain: «Elle creuse dans chaque direction un boyau à plusieurs embranchements: exploitant chaque fois d'autres lieux, elle revient sans cesse à la charge. Il ne faut pas beaucoup de temps pour que la terre soit minée en plusieurs sens. Quelques boyaux débouchent fortuitement les uns dans les autres, et d'autres fois avec intention: la Taupe lie ensemble plusieurs canaux, en élargit quelques-uns, et, se créant des routes usuelles, elle finit par soumettre toutes les percées qu'elle a faites à un système parfaitement combiné, lequel, amené à sa perfection, s'appelle le cantonnement de la Taupe. Son gîte en occupe ordinairement le centre. Le nid, pour l'éducation des petits, est une chambre écartée et différente à quelques égards.

«Pour que ces habitations soient à l'abri des pluies d'orage, leur fond se trouve presque de niveau avec le terrain; il est par conséquent de beaucoup supérieur au sol des galeries qui reçoivent et contribuent à perdre les eaux fluviales.» (Geoffroy Saint-Hilaire.)

Les galeries du terrain de chasse ont un diamètre à peine supérieur à celui du corps de l'animal; dans celles qui lui servent de passage habituel, le diamètre tend sans cesse à s'agrandir, l'animal y circulant fréquemment et précipitamment. Dans les terres fortes, les galeries sont plus superficielles; situées plus profondément au contraire dans les sols légers. Quand il s'agit de franchir un obstacle, comme une route ou un mur, la galerie s'enfonce souvent à 0m,50 et même plus. Le plancher des galeries de chasse est en moyenne de 0m,12 à 0m,16 en dessous de la surface du sol. Mais pour opérer ces galeries, il faut trouver un emplacement pour les déblais; aussi, de distance en distance, la Taupe rejette-t-elle la terre émiettée qu'elle transporte et accumule à la surface du terrain, formant ce qu'on appelle une taupinière.