Elle fuit, se creusant de nouvelles galeries étroites et sinueuses; le mâle la poursuit, creusant rapidement des contre-galeries en ligne droite, à fleur de terre, afin de lui couper la retraite et de l'acculer dans une impasse. Poussé par une ardente passion, le mâle mine avec une incroyable ardeur, et, en trois heures, on en voit creuser jusqu'à 150 et 200 mètres de galeries. La femelle se rend, épuisée de fatigue ou impuissante à trouver une issue; l'aube se lève à peine ou le crépuscule est déjà tombé; l'accouplement s'opère, dans la galerie même et au milieu du plus grand mystère. Les deux époux vont faire ménage commun... jusqu'à la mise bas. C'est ensemble qu'ils vont creuser le nid où la mère fera ses couches. «Ce nid n'est pas toujours surmonté d'un dôme à l'extérieur: dans le cas contraire, la taupinière du nid se reconnaît à son volume quadruple de celui d'une taupinière de déblais, et à sa forme qui n'est ni aplatie ni pyramidale, et dont une sébile de bois renversée donne une idée assez exacte. La Taupe femelle qui construit son nid se borne à agrandir un des carrefours formés par la rencontre de trois ou quatre routes.» (Geoffroy Saint-Hilaire.) La lettre B (fig. 5) montre ce nid dans ses rapports avec le terrier tracé par le mâle, et celle E (fig. 4), un nid abandonné, celui de l'année précédente. Ces figures 4 et 5 montrent ces nids isolés et grossis (comparativement aux autres dessins) pour donner une idée de leur forme. Cet emplacement est le plus souvent situé assez loin du gîte, mais il lui est relié par une galerie. Le nid est une chambre haute de 0m,40, large de 0m,20, placée au-dessus du niveau du sol, ayant une forme d'entonnoir dont une galerie forme le drain, tapissée d'un matelas d'herbes. Geoffroy Saint-Hilaire, guidé par le taupier Lecourt, ayant ouvert un de ces nids, en mars 1825, y compta quatre cent deux tiges de froment garnies de leurs feuilles encore vertes et fraîches, ce qui prouvait qu'elles avaient été recueillies en très-peu de jours.

Fig. 4

Après une gestation de trente à trente-cinq jours, la Taupe met bas, sans douleurs bien vives (à cause de la situation de l'utérus en dehors du bassin), de deux à cinq petits de la grosseur d'un gros pois, aveugles et nus; mais ils se développent rapidement, et à l'âge de cinq à six semaines, ils ont atteint déjà 0m,05 à 0m,07 de longueur. C'est la mère qui se charge de leur éducation, leur apprenant à fouir, dès qu'ils sont de force à quitter le nid. Mais son amour maternel ne va pas jusqu'à sacrifier sa vie à leur défense, car en cas de danger, elle fuit, sans s'inquiéter d'eux. Quant au mâle, après avoir pris sa part à la construction du nid, il est retourné dans son cantonnement et ne le quittera que dans une année et dans le même but. Lecourt, un taupier expérimenté, sous la dictée duquel Cadet de Vaux a écrit son livre De la Taupe (Paris, Colas, 1803, p. 88), dit que, le moment de l'accouplement passé, mâle et femelle s'isolent, et que jamais il n'a, de sa vie, saisi un couple au gîte; il y a plus, jamais il n'a saisi au nid la mère et les petits; elle fuit, au moindre danger, en les abandonnant.

«Nous reproduisons le dessin très-fidèle d'un relevé de terrain fait en 1825, par les soins de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Il a vingt-quatre mètres de longueur dans la ligne partant du point c, passant par h, j, k, m et b, jusqu'au point e. La ligne partant du nid b et se rendant au point a en passant par q a quinze mètres de largeur. Une ligne ponctuée R, S, laisse au-dessous d'elle les restes d'un ancien cantonnement submergé pendant l'hiver; au-dessus sont les travaux récents de la Taupe mâle, galeries où elle conduit et renferme la Taupe femelle pendant le temps de la gestation et du part. Le terrain où ces travaux ont été étudiés et relevés était situé à quelque distance de Pontoise, en dessus et sur la

droite de la rivière; la Taupe mâle, qui était venue s'emparer de ce théâtre d'exploitation, s'y était rendue d'assez loin et arriva en pleine terre jusqu'au point C; elle trouva une terre molle, facile à percer: pour gagner de vitesse, elle ne tassa point la terre, mais elle multiplia les taupinières de décharge, et ce sont ces taupinières qui sont indiquées par les petits cercles, répandus sur les lignes. Huit jours suffirent pour l'achèvement des galeries; à peine un bout de tuyau était-il ouvert que le mâle gagnait son ancien cantonnement, s'y mettait en recherche d'une femelle et s'en faisait suivre. Éveillés par ces courses répétées, d'autres mâles se mettaient à la piste du couple et s'acheminaient derrière lui sur la prairie, jusqu'à l'entrée de la galerie centrale. Arrivé là, le mâle y enferma sa femelle, et revint sur ses pas pour interdire à ses rivaux l'entrée de ce cantonnement. Dans la figure 1, cet emplacement est entouré de points: la ligne R, S, coupe par le travers de cette arène où s'engagèrent des assauts rudes et violents qui ne cessèrent que par la retraite ou la mort des vaincus.

«Cependant la femelle, acculée dans la galerie j, k, l, essayait de fuir dans des boyaux qu'elle ouvrait de côté; c'est une partie de ces travaux que la figure 1 exprime, et qu'on trouve figurés aux points j, k, l, n, o. Mais le vainqueur ne tarda point à rejoindre cette femelle vagabonde, et à la ramener dans ses propres galeries: ce manége fut répété plusieurs fois, c'est-à-dire tout autant que d'autres mâles entrèrent en lice. Arriva enfin, et assez promptement, l'instant où la supériorité du vainqueur fut reconnue. Dès lors, le mâle et la femelle creusèrent ensemble et achevèrent les galeries figurées au plan. Dans les derniers moments, la femelle se détourna et creusa encore à part, obligée d'aller en chasse pour vivre.

«Enfin, après qu'eurent été produites les galeries d'hésitation et de recherche de nourriture en o, r et s, le mâle conduisit sa femelle à la patte d'oie marquée v. Dès ce moment, la femelle excédée ne creusa plus en plein tuf, mais à fleur de terre: elle traça, ne faisant qu'écarter les racines des végétaux. Revenant à son trou, elle en était repoussée par le mâle; de là les embranchements y, y, y, y qui passent du même point.»

M. Henri Lecourt a passé plusieurs mois à contempler les mouvements des Taupes pendant leurs amours. C'est d'après son récit que s'expliquent les diverses sinuosités représentées dans la figure 1 de notre planche. Aucun autre terrain ne lui avait jusqu'alors encore offert une occasion aussi favorable pour l'observation.