Ainsi parla Roger; et Victor qui l'avait écouté avec attention, Victor que plusieurs particularités de son récit avaient souvent pénétré d'horreur et d'indignation, ne songea pas à détruire la certitude que le chef des Indépendans avait d'être détesté de son fils. Victor ne trouva rien à lui dire que ces mots: Je suis charmé, Roger, que tu tiennes la parole d'honneur que tu m'as donnée de me laisser partir: je vais user sur-le-champ d'une permission qui comble mes vœux!—Quoi! si-tôt, mon fils, lui dit Roger en soupirant!—À l'instant, reprit Victor en se levant.

Roger le regarda fixement d'un air troublé; puis il s'éloigna en prononçant ce peu de mots avec l'accent de la douleur: Jeune insensé!... Ah, Dieu!... non, tu n'es qu'un ingrat!...

CHAPITRE XII.


TOUT LE MONDE LE CONSOLE.

Victor repassa avec Fritz qui, seul dans ces lieux, était fait pour l'entendre, les divers événemens de la vie de Roger. Eh quoi! lui dit-il, voilà donc le fruit d'une éducation vicieuse et d'une coupable inclination! Roger fils d'un faux monnoyeur, apprend sous son père tous les crimes qu'il commet ensuite: il nous cache sans doute une foule de petits traits de sa jeunesse qui l'ont porté d'abord à l'horrible vengeance qu'il a exercée sur Claire, et qui depuis l'ont forcé à s'engager dans une troupe de misérables bandits: mais qu'elle m'a frappé sur-tout, la leçon affreuse que le destin lui donna la nuit même de l'enlévement de la fille de son maître! Ciel! être témoin de la mort funeste d'un père puni par les loix, et suivre ses traces! et s'exposer au même châtiment! n'est-ce pas-là le comble de l'aveuglement et de la scélératesse! Fritz, ô Fritz! quel fatal voyage j'ai fait ici! Que je me repens d'avoir pu attendre quelque retour à la vertu de la part de cet homme endurci dans le crime, de cet homme pervers, qui est mon père, hélas! et dont l'image ainsi que les discours seront toujours présens à ma mémoire!... Ô mon ami! quelle mer de réflexion pour moi, et quelle destinée cruelle m'a rendu le jouet des caprices de cet homme intraitable et barbare!... Je vais le fuir pour jamais, il est vrai; mais n'emporterai-je pas dans mon cœur l'idée de ses liens avec moi? idée déchirante, humiliante, qui me fera par-tout éviter les regards des hommes, et qui me forcera à fuir la société, où je croirai toujours voir tous les yeux fixés sur moi!... Mais, que dis-je, insensé! dois-je m'abaisser ainsi; dois-je oublier assez la dignité de mon être, la pureté de mon ame, pour ne pas m'isoler d'un être vicieux, que je n'ai pu choisir pour mon père, et qui ne l'a jamais été que par l'acte qui m'a donné le jour! Ne suis-je pas comme ces branches vertes, vigoureuses, qui sortant d'un arbre mort, raniment l'espoir de l'agriculteur? Il émonde ces branches fructifères, et les greffant sur un tronc plus sain, il a la satisfaction de les voir étendre leurs superbes rameaux. Oui, mon ami, c'est dans le sein même de l'opprobre que je recouvre ma fierté; c'est dans le séjour du vice que je sens mieux le prix de ma vertu. Qu'elle me console, qu'elle me soutienne, cette vertu sublime! quelle me donne des forces pour me roidir contre les coups du sort! Je serai toujours supérieur au malheur, je le sens, je le dois, et rien ne pourra flétrir mon ame, rien ne pourra plus abattre mon courage. Je te le promets, Fritz: j'en jure par les mânes de ma mère, sacrifiée au caprice du plus cruel des hommes! C'est pour moi qu'elle a perdu la vie; c'est la crainte de me voir suivre l'exemple de son séducteur qui l'a mise en butte à la rage de ce vil mortel: ses vœux seront comblés, même au-delà du tombeau: je serai vertueux, et c'est ainsi que je vengerai, que je bénirai sa mémoire.... Fritz, partons, partons, quittons ces horribles lieux....

Fritz et Victor se disposent à quitter pour jamais le camp des Indépendans, lorsqu'un jeune homme se présente à eux, un jeune homme dont l'extérieur doux, honnête et modeste, annonce qu'il n'est point du nombre des scélérats qui servent Roger. Estimable étranger, dit-il à Victor en se précipitant à ses genoux, que ne vous dois-je pas! vous venez de briser mes fers, vous me rendez ma liberté, et j'ignore par quels motifs vous avez pu vous intéresser à ce point au sort d'un infortuné qui n'attendait plus que la mort!

Victor reconnaît dans ce jeune homme, le genevois Henri qui avait chanté une romance plaintive dans les prisons de Roger. Levez-vous, Henri, lui dit Victor, et jetez-vous plutôt dans mes bras.

Le jeune Henri s'y précipite; et tous deux, sans se connaître, éprouvent déjà les douces étreintes de la plus tendre amitié. Roger m'a donc tenu parole, ajoute Victor; il a brisé vos chaînes!—Oui, reprit Henri, et c'est à vous que je dois ce bonheur inattendu. Roger est venu tout-à-l'heure dans mon triste cachot. Henri, m'a-t-il dit, tu devais souffrir encore long-temps pour la manière indigne dont tu m'as traité; mais un jeune homme qui m'est bien cher, un ange descendu du ciel, mon fils en un mot (Victor rougit), oui, mon fils, qui ressemble bien peu à son père, demande ta liberté: il exige que je te rende à la lumière du jour, à ta patrie, je veux combler ses vœux; sors, sois libre, et va le remercier d'un bienfait que tu ne dois qu'à ses sollicitations et à ma tendresse pour lui. Va le trouver, Henri; et s'il persiste toujours à fuir un père qui le chérit, offre-lui de ma part ces présens, faibles marques de mon amitié; mais dis-lui que, s'il veut rester ici, il sera mon ami, mon appui, mon soutien le plus cher; ajoute que je n'exigerai de sa complaisance aucune action qu'il puisse juger être indigne de lui. Il ne fera rien autre chose que recevoir les tendres caresses de son père, et j'éloignerai même de ses regards jusqu'au tableau des mœurs et des travaux de mes soldats; dis-lui bien, Henri, que je lui rendrai ce séjour plus doux, plus agréable que le château de Fritzierne, et qu'il y sera plus maître que moi, puisque mon cœur lui sera soumis.... Ainsi m'a parlé Roger, généreux Victor! J'ai dû vous rendre ses moindres parole; mais je crois juger assez bien votre ame pour croire qu'elle repoussera ces perfides séductions. Fuyez, Victor, puisque vous ne partagez point les affreux principes de celui qui vous a donné l'être; fuyez, et regardez-moi dorénavant comme un esclave soumis à vos moindres volontés.

Victor embrassa l'estimable Henri, qui le baigna des larmes de la reconnaissance. Jeune homme, lui dit Victor avec une émotion qui marquait l'élévation de son ame, je bénis mon voyage en ces lieux, puisqu'il a pu me procurer le bonheur de vous en arracher! Ma propre infortune disparaît devant votre félicité, et je suis heureux de faire un heureux.... Vous êtes libre, Henri, et vous le serez toujours: retournez à Genève, allez où vous voudrez; je ne prétends vous gêner en rien; vous n'êtes point mon esclave, soyez mon ami; mais partez, et laissez-moi seul à ma douleur.