Vous êtes malheureux, interrompit Henri, et vous voulez que je vous abandonne! Ciel! que vous me connaissez peu!... Eh! d'ailleurs, où voulez-vous que je porte mes pas? Dans ma patrie? Puis-je revoir encore ces lieux qui me furent jadis si chers, mais qu'un amour malheureux m'a rendu odieux pour jamais! Je n'ai plus de patrie, Victor, plus d'amis, plus de parens, plus de toit hospitalier qui puisse me recevoir: je n'ai plus qu'un libérateur généreux; c'est à lui que je consacre ma vie, mes pas, mes moindres pensées. Ah! Victor, ne me repoussez pas, ne m'éloignez pas de vous; il m'est trop doux de rencontrer un homme vertueux et de m'associer à son sort!...
Victor employa mille raisonnemens pour prouver au jeune Henri qu'il devait voyager seul, Henri ne l'écouta point, et s'obstina à vouloir le suivre par-tout où il irait. Fritz vint à son tour jurer au fils d'Adèle qu'il ne se séparerait point de lui. J'irai, lui dit Fritz, oui, j'irai chez M. de Fritzierne, qui m'a privé de ma mère: je lui dirai, voilà cet enfant de Clémence d'Ernesté; il ne veut point de vos biens, il ne demande point la main de votre fille, il n'exige de vous que la liberté de son père. Vous lui devez son père qui a manqué de périr sous vos coups; il faut que vous le lui rendiez: il est innocent d'ailleurs le malheureux Friksy, c'est un motif pour vous intéresser en sa faveur; il est si beau de protéger l'innocence!.... M. de Fritzierne m'entendra; il est bon, il comblera mes vœux, et mon père une fois libre, nous partirons tous ensemble, nous accompagnerons, Henri et moi, notre ami Victor par-tout où il desirera porter ses pas.—Mais y penses-tu, interrompit Victor? pendant le temps que tu passeras au château de Fritzierne je serai bien loin, mon ami, si loin que tu ne pourras jamais me rejoindre.—Si loin, reprit Fritz! Eh! ne viens-tu pas avec moi revoir ton bienfaiteur, le baron de Fritzierne, et sa fille que tu adores?—Moi, grand Dieu!—Mon ami, je l'exige; oui, je t'emmène; c'est au château que nous nous rendrons tous les trois. Eh! quelle raison as-tu pour fuir des êtres qui te sont si chers?... Tu n'as pas réussi, dis-tu, dans ta mission auprès de Roger; le baron t'a défendu de le revoir si tes sollicitations auprès du chef des indépendans ont été inutiles. Eh quoi! tu prendrais à la lettre quelques exclamations du dépit ou de l'indignation! Tu crois qu'on aurait la cruauté de te fermer l'entrée d'une maison où l'on a élevé, où l'on a chéri ton enfance? Aveugle Victor, rends plus de justice au cœur sensible et généreux de ton bienfaiteur! Penses-tu qu'il puisse se priver de toi avec autant d'indifférence que tu te sépares de lui? Je ne l'ai jamais vu; je ne le connais que d'après ton récit, et les éloges que tu en fais; mais un homme comme lui n'est point assez esclave des préjugés ni de l'orgueil, pour abandonner un enfant qu'il a élevé, parce que le sort injuste et tyrannique le poursuit: au contraire, Victor, c'est un motif de plus pour élever son ame, pour attendrir son cœur sensible, pour le forcer en un mot aux plus nobles procédés. Viens, Victor, viens, et crois-en l'heureux pressentiment qui me dicte ces conseils, plus sages et plus réfléchis que tu ne penses.
Ainsi parlait le bon Fritz; et Victor, qu'il ne pouvait persuader, frémissait toujours à la seule idée de rentrer au château de Fritzierne, au mépris des ordres du baron qui l'en bannissaient pour jamais. Victor, ainsi circonvenu par Fritz, qui voulait l'entraîner au château, et par Henri, qui jurait de le suivre par-tout, éprouvait des contrariétés qui enflammaient son sang et obstinaient son esprit: il résistait toujours; mais il n'avait encore que deux personnes après lui; il devait lui en arriver une troisième plus entêtée encore et plus difficile à repousser.
Au milieu de ces combats de générosité auquel se livrent nos trois amis, un bruit assez fort se fait entendre; on va, on vient, on court, on, s'écrie: Tu ne le verras pas.... Une voix suppliante prononce ces mots: Menez-moi à votre capitaine! il m'entendra, lui; il verra que je dis la vérité.—Qui es-tu?—Je suis son domestique, vous dis-je; c'est moi qui l'ai élevé!...
Victor, que ces clameurs étonnent, croit distinguer la voix de Valentin; il s'avance, et l'apperçoit en effet: c'est Valentin qui, reconnaissant son maître, se débarrasse des mains des soldats qui le tiennent, et court se précipiter dans les bras de son jeune ami. Le bon Valentin est pendu au de Victor; il le serre étroitement; il pleure de joie; il s'écrie: Le voilà, le voilà; ils ne l'ont pas tué!...
Victor, ému, veut se débarrasser des bras de Valentin qui l'étouffe. Laisse-moi donc, lui dit-il, et dis-moi ce qui t'amène ici.—Rien, rien, répond Valentin en balbutiant, ce n'est rien que le desir de vous revoir.... Là, vous voyez bien, vous ne pensiez pas à moi du tout, n'est-ce pas? Vous aviez oublié votre pauvre domestique: oh! voilà comme vous êtes; moi, je suis obligé de vous aimer malgré vous!... Enfin, vous voilà! Je rêvais que vous étiez mort, assassiné; oui, mon cher maître, la nuit dernière, voilà que j'étais à peine endormi, lorsque je vois un gros chat noir qui semblait....
Victor interrompt Valentin qui va lui raconter son rêve: Mon ami, lui dit-il, abrège, les momens sont précieux: dis-moi donc comment tu as fait pour parvenir en ce lieu?
Valentin, qui s'est un peu remis, regarde autour de lui, apperçoit deux étrangers qu'il n'a pas encore remarqués, et reste interdit. Parle, reprend Victor, parle librement devant ces deux amis qui connaissent mes malheurs, et qui s'y intéressent. Que fait-on au château? Qu'y dit-on? Paraît-on s'y inquiéter de mon absence? Clémence, la belle Clémence écoute-t-elle les consolations de son père, de son amie? Mais parle donc, Valentin, si tu veux me prouver ton zèle et ton amitié.
Valentin, toujours étonné, lui répond: Si vous me faites tant de questions à-la-fois, je ne pourrai, voyez-vous, répondre à aucune. D'abord je ne pourrai jamais vous conter tout ça de point en point, ça ne finirait pas. Comment d'abord vous dire que notre jeune maîtresse pleure du matin au soir; que le jour, la nuit, elle ne quitte pas sa fenêtre, d'où elle jette les yeux, tant loin qu'elle peut, sur la Forêt de Kingratz qui paraît un point, mais où elle semble vous regarder, quoiqu'elle ne vous voie pas. Quand vous avez été parti c'était une désolation! M. le baron s'est renfermé chez lui, et n'en est sorti que vers le soir, pour prendre quelque légère nourriture. Clémence est restée chez madame Wolf, madame Germain du moins, moi, j'ai toujours ce nom de madame Wolf dans la tête: madame Germain donc l'a consolée et la console encore; mais la pauvre madame Germain a besoin elle-même de consolation. Hier, M. le baron est entré chez ces dames. Ma fille, a-t-il dit à Clémence, ranime donc ta force et ton courage. Il n'est pas encore décidé que tu ne reverras pas ton amant: il lui faut le temps de parler à Roger; et d'ailleurs, il est possible que Roger, s'il aime son fils, cherche à le garder quelques jours auprès de lui; c'est tout naturel: s'il revient, tu seras heureuse; mais s'il ne revient pas, je t'engage, mon enfant, à faire tous tes efforts pour l'oublier: je vais plus loin, je t'ordonne en ce cas, de renfermer ta douleur au fond de ton ame, afin de ne point agraver la mienne; oui, la mienne, ma chère fille! Penses-tu que je ne regrette point Victor? Crois-tu que je puisses oublier la tendresse respectueuse, toutes les vertus de ce jeune homme que j'ai élevé? Puis-je ne pas gémir d'avoir sauvé son enfance du malheur et de l'opprobre qui entourait son berceau, pour être forcé aujourd'hui de l'éloigner de moi, de le livrer aux hasards de sa destinée? Va, Clémence, sois ferme au milieu de ta tristesse: si tu ne dois jamais revoir Victor, surmonte tes regrets, et ne me prive pas à-la-fois de mes deux enfans!... C'est comme cela qu'a gémi monsieur. On voyait qu'il souffrait; et, comme j'étais là, moi, il m'a parlé long-temps, mais long-temps, et cela avec sa bonté ordinaire; car vous savez qu'il m'aime beaucoup, M. le baron. C'est moi qu'il aime à rencontrer le premier tous les matins quand il descend dans son jardin: lui et moi, nous sommes toujours les premiers levés dans la maison, et c'est une habitude que j'ai prise du temps que j'étais....—Valentin, interrompit Victor, tu ne me dis point comment tu es venu ici.—Oh! m'y voilà. Quand j'ai entendu hier M. le baron parler comme cela à Clémence et à madame Germain, je me suis dit: Il faut que j'aille voir un peu ce que fait là-bas notre jeune maître; ça me tourmentait aussi de ne plus vous voir, oh! je n'y étais plus; c'est que je vous aime tant!... Avec cela, le vilain rêve de cette nuit! Je me suis réveillé avec l'idée qu'il vous était arrivé un grand accident. Que sais-je, me dis-je, s'il est en prison chez ces voleurs, s'il souffre beaucoup, s'ils veulent le tuer, mon secours pourrait lui être utile; allons-y; et je suis parti sans dire bonjour à personne. Quand j'ai été dans la forêt, j'ai entendu plusieurs coups de sifflet, c'est ce que je demandais: ça m'a fait un plaisir extrême! Aussi-tôt ils sont venus trois ou quatre sur moi: ils n'ont pas voulu me voler, oh! pour cela, je suis trop honnête pour le dire; mais ils m'ont demandé ce que je faisais là; moi, je leur ai dit que je les attendais.—Pourquoi faire?—Pour me conduire à M. Roger, votre chef.—Que lui veux-tu?... Enfin, que vous dirai-je, après bien des difficultés, ils m'ont amené ici. Mais ce qui me désespérait, c'est qu'ils ne voulaient pas croire que je vous connusse, et je suis sûr que si vous n'aviez pas paru, je serais encore là à me disputer avec ces gens-là qui sont très-grossiers et très-mal élevés. Enfin, je vous vois! Dieu-merci, il ne vous est rien arrivé de fâcheux, et maintenant je ne vous quitte plus.
Victor sourit d'abord du récit naïf de Valentin: ensuite il lui fit quelques légers reproches sur ce qu'il avait abandonné ses maîtres sans rien leur dire, ajoutant que son absence pouvait les plonger dans l'inquiétude. Bon, reprit Valentin, ils peuvent bien s'en douter, car hier j'ai dit quelques mots détournés qu'ils ont paru comprendre, et auxquels ils n'ont point répondu; c'était assez me prouver qu'ils me permettaient de venir vous rejoindre. Au surplus, qu'ils s'inquiètent, ou ne s'inquiètent point, je vous retrouve, et je vous suis par-tout où vous serez. Si vous retournez au château, j'y rentrerai avec vous; si vous n'y allez pas, j'accompagne vos pas en quelque lieu que vous les portiez. Dame, mon cher maître, je vous suis attaché; et si vous ne vous souciez pas de m'avoir pour domestique, moi je ne suis pas assez ingrat pour abandonner un si bon maître.