Voilà une nouvelle persécution pour Victor, qui brûle d'être seul livré à sa douleur. Il ne sait comment résister aux sollicitations de Fritz, de Henri, de Valentin: tous tes trois veulent suivre ses pas; comment fera-t-il pour les contenter? Victor cependant est né ferme et décidé; quand il a pris un parti, personne ne peut l'en faire changer; mais ici, c'est une lutte d'amitié; il parvient à la fin à faire entendre raison à ses trois amis; et, après bien des débats, il est convenu que Fritz se rendra avec Valentin au château de Fritzierne, où Fritz se fera connaître, et portera les derniers adieux de Victor, qui ne reverra plus cet asyle heureux de son enfance. Pour l'infortuné Victor, il ira voyager avec Henri; Victor portera sa douleur dans quelque coin isolé de la terre, où, loin de Roger, loin du baron, et sur-tout de Clémence, il s'efforcera, par des travaux journaliers, d'oublier son amante et son père. Victor est né pour être privé de tout ce qui peut être cher aux autres hommes; il ne peut vivre avec un père coupable; il n'ira pas s'offrir aux yeux du baron, implorer sa pitié, quand il connaît son inflexible, disons mieux, sa juste fierté: une seule ressource était offerte à Victor; celle d'attendrir Roger, de le forcer à sacrifier sa criminelle profession au bonheur de son fils; ce moyen n'a pas réussi: Victor n'a donc plus qu'à fuir son bienfaiteur dont il se rappelle les ordres, terribles sans doute, mais irrévocables. Telle est sa destinée, il s'y soumet, et n'a pas même la faiblesse d'en murmurer; tant il est vrai que la vertu trouve dans ses principes une force incalculable pour résister aux coups les plus cruels du destin qui la poursuit. Telle est la morale de Victor, morale qu'il a suivie jusqu'à présent, et qu'il aura plus d'occasions encore de suivre par la suite.

Victor voulait refuser l'or et les autres présens que Roger lui faisait parvenir par les mains de Henri; mais Henri fut moins scrupuleux que notre héros; il se chargea de cette petite fortune, dont tous deux pouvaient avoir besoin dans le cours des voyages qu'ils se proposaient de faire ensemble, et sans doute il était très-prudent de se ménager des ressources contre l'indigence.

Après avoir fait leurs préparatifs, Victor, Henri, Fritz et Valentin, sortirent du camp des Indépendans par le même souterrain qui les y avait vus entrer. Un des gens de Roger avait reçu de son maître l'ordre d'assurer leur retraite, qui se fit sans accident jusqu'à la sortie de la forêt, où leur guide les abandonna. Roger n'avait pas reparu, et sans doute il avait voulu s'épargner l'émotion d'une séparation qui lui coûtait beaucoup. Roger, au milieu de ses excès, avait de la grandeur et de l'élévation dans l'ame. Il aurait pu retenir son fils, s'opposer à son départ; il ne le fit point, et Victor sut intérieurement apprécier ce procédé d'un homme, à qui il ne pouvait reprocher le moindre mauvais traitement pendant le court séjour qu'il avait fait chez lui; au contraire, il avait été accablé des marques de sa tendresse; mais il ne pouvait lui pardonner sa naissance, et la seule idée de ses crimes le lui rendait à jamais odieux.

Victor sentit son ame se dilater en sortant de la forêt; il respira plus librement, et l'air lui parut être plus pur que celui du camp des Indépendans.

Pauvre Victor!... tu viens de subir des épreuves bien cruelles!... Tout ce que tu viens de voir a laissé dans ta tête une foule d'idées douloureuses que tu n'as pas la force d'approfondir. Te voilà libre, maintenant, et plus tranquille; mais quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse!... j'en prévois de cruels, d'inattendus, que je n'aurai peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs.... Mais, que dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, je dois avoir celui de les transmettre à l'histoire.... Pauvre Victor! que tu as encore à souffrir!

fin du tome troisième.


VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORÊT;