LA FORÊT ENCHANTÉE.

Victor a quitté enfin le repaire effroyable qu'habite l'auteur de ses jours, antre affreux où se commettent tous les crimes. Il n'espère plus le bonheur, Victor; il est plus tranquille, mais plongé dans cette espèce d'apathie que donnent la douleur, et la certitude d'avoir épuisé tous les moyens d'être heureux. Il est accompagné de trois bons et fidèles amis; il les regarde à peine, il ne leur répond point; ses yeux sont attachés à la terre; il marche les bras croisés, et sa tête enfoncée dans sa poitrine. Il souffre trop pour se plaindre; il marche jusqu'au détour d'un sentier, où, levant les yeux par hasard, il apperçoit au loin, devant lui, les hautes tours du château de Fritzierne. La croisée de son appartement frappe d'abord ses regards, qu'il reporte ensuite sur celle de la chambre de Clémence. On lui a dit que Clémence passe les jours et les nuits, les yeux fixés sur la plaine; il croit voir en effet Clémence derrière sa croisée; il lui semble qu'elle le voit, qu'elle le fixe, qu'elle lui fait même signe de rentrer au château..... Victor s'arrête, et sent ses genoux s'affaiblir: il est prêt à tomber sur la terre; mais sa force se ranime à la seule pensée que ses trois amis vont encore le persécuter pour qu'il revienne s'expliquer avec le baron. Pour éviter leurs vives instances, qu'ils sont sur le point de redoubler, il détourne ses regards de la forteresse, et fait à Henri une question insignifiante pour détourner son attention. Henri, et sur-tout Fritz, qui connaît les malheurs de Victor, se sont apperçus de ses souffrances: ils vont lui en parler. Victor rompt la conversation, et propose, à cette place même, une séparation qui va briser son cœur. Voici ton chemin, Fritz, dit-il à ce jeune homme: ce sentier va te conduire au pont-levis du grand château que tu vois là-bas; c'est-là que respire Clémence; c'est-là que tu vas la voir tous les jours, à toute heure, et que tu vas sans doute t'enflammer pour cette créature céleste. Sois heureux, Fritz; rends-toi digne de sa main, de son cœur sur-tout; qu'elle m'oublie pour toi, et je n'en serai point jaloux. Aime-la, Fritz, tu le dois, mais dis-lui bien que je vais vivre et mourir fidèle à sa tendresse; que je renonce à tout engagement pour ne m'entretenir qu'avec son image, que je porterai à jamais dans mon cœur. Ô Fritz! parle-lui souvent de moi! promets-le-moi, Fritz, et sois sûr que mes pensées se partageront sans cesse entre mon amante et mon ami!.... Valentin, adieu, adieu, mon bon Valentin; conduis Fritz à ton maître; qu'il apprenne que c'est-là ce fils de son épouse qu'il a cherché si long-temps en vain, et qui m'aurait privé de ses bienfaits, s'il l'eût rencontré. Oui, Fritz, si le baron de Fritzierne eût trouvé cet enfant d'un couple dont il avait fait le malheur, il n'eût point été la nuit à la forêt, il ne m'eût point adopté; j'aurais couru une autre carrière, et je n'aurais pas adoré Clémence!..... Valentin, remets entre les mains du baron mon ami que je te confie: il me fera aisément oublier, et le bonheur renaîtra dans le château.... Adieu, mes amis, adieu; embrassez-moi tous les deux, et séparons-nous....—Encore quelques pas ensemble, s'écrient à-la-fois et Fritz et Valentin.—Non, non, répond Victor; ce serait prolonger mon tourment, et vous ne voulez pas agraver ma douleur. D'ailleurs voilà Henri qui m'accompagne: Henri me reste; il trouve assez de moyens dans son cœur pour adoucir ma peine et me consoler, s'il est possible de me consoler.... Adieu.

Victor prend la main de Henri; tous deux suivent une route qui s'offre à eux, et Fritz parcourt tristement, avec Valentin, le chemin qui mène au château. Valentin tourne de temps en temps la tête pour voir encore son jeune ami, et fait entendre les sanglots les plus touchans.... Mais Victor résiste au desir de revoir encore le château-fort; il marche avec Henri, et cherche, par des entretiens divers, à réprimer sa curiosité, à calmer ses regrets. Force étonnante de la part d'un jeune homme de dix-neuf ans; courage héroïque, et que peut donner seule l'habitude du malheur.

À présent que nos quatre amis sont séparés, le lecteur est libre de suivre avec moi les deux voyageurs qui l'intéressent le plus. Veut-il que je le mène au château avec Fritz et Valentin? il ne tient qu'à moi, et nous pouvons sur-le-champ nous introduire chez le baron, voir la réception qu'il va faire au fils de son épouse.... Mais non: je devine que mon lecteur préfère suivre son jeune ami, l'intéressant Victor, qui voyage sans savoir où il va, avec un homme qu'il ne connaît pas, mais qui s'est attaché à lui, en lui donnant des preuves de la plus touchante affection. Voyageons avec lui et notre héros, puisque ces deux amis nous intéressent le plus pour le moment.

Ils côtoyèrent d'abord les hautes montagnes du Tabor, au pied desquelles ils se trouvaient, jusqu'à Tentschbrod, et arrivèrent le soir à Kolin, ville fameuse depuis par la bataille dans laquelle le maréchal Daun délivra Prague, et obligea le roi de Prusse à se retirer. Ils avaient tellement marché, qu'ils étaient accablés de fatigue; ils se reposèrent donc un jour entier dans ce lieu, qui offrait des sites assez agréables. Le surlendemain ils continuèrent leur route, et furent coucher à Prague, belle et grande capitale de la Bohême, qu'ils se donnèrent le temps de visiter pendant trois jours. Victor était trop occupé de sa douleur pour donner une grande attention à l'étude des arts; cependant il visita le palais des rois, la superbe maison-de-ville, située sur la grande place de la ville neuve; les hôtels Lobkowitz, Tschernin; l'université, où l'on comptait alors plus de trente mille étudians; le collége des Jésuites, &c. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le magnifique pont jeté sur le Moldaw, et dont les vingt-quatre arches forment dix-sept cents pieds de long. Victor poussa un profond soupir en passant au pied du fort qui renfermait les prisonniers; il pensa au malheureux Friksy qui y gémissait injustement, et cette idée lui rappela ses malheurs, sur lesquels l'obligeant Henri s'efforçait sans cesse de l'étourdir.

Comme ils n'avaient point de but déterminé, et que tous les deux étaient sans parens, sans amis, sans protecteur, ils marchèrent au hasard, et sortirent de Prague pour aller à Tunsklaw, et de là à Velbern: le site de ce côté était plus conforme à la mélancolie de Victor. Cette partie de la Bohême est moins riante et moins peuplée; on y voit peu de villages et peu de bois; les chemins y sont affreux jusqu'à Aussig; on est obligé de marcher sur le côté d'une montagne ayant l'Elbe à droite.

Il ne leur arriva rien de particulier pendant les cinq jours qu'ils marchèrent pour arriver à Dresde, où ils s'arrêtèrent pour visiter cette capitale de l'électorat de Saxe, qui depuis devait souffrir un siége affreux[8]. Elle était digne alors de fixer la curiosité de nos voyageurs, qui visitèrent long-temps ces deux villes que l'Elbe réunit par un pont de dix-neuf cent vingt toises. Ils y virent beaucoup d'édifices magnifiques, entre autres le palais de l'électeur, le Zwinger, le palais indien, le trésor, la bibliothèque, le cabinet d'histoire naturelle, et sur-tout la galerie des tableaux, la plus belle collection qui fût alors en Europe. Au Gros-Garten, à un mille de la ville, ils virent la galerie des statues, où se trouvent de très-beaux fragmens, entre autres un de Lisippe. À quatre lieues plus loin, à Meissen, ville bien située, dans un pays agréable et rempli de vignobles, ils furent visiter la fabrique de la belle porcelaine de Saxe, et bientôt ils se remirent en route, dans l'intention d'aller voir Léipsick. Deux jours après ils passèrent le Moldaw en bateau, à un mille de Wurtzen, et le lendemain ils arrivèrent à Léipsick, la patrie du célèbre Léibnitz.

Depuis près d'un mois qu'ils voyageaient, ils étaient si fatigués, qu'ils résolurent de se fixer quelque temps dans cette belle ville, située dans une plaine, entre la Saale et le Moldaw. En conséquence, ils prirent un logement dans une auberge assez commode, au bout d'un des fauxbourgs qui conduisent au délicieux bois de Rosendhall. Ce bois, où l'on voit une quantité prodigieuse de rossignols, était la promenade favorite de Victor, qui aimait à rêver seul dans des endroits solitaires, tandis que son ami, plus curieux que lui, passait des journées entières à visiter tout ce qu'il y avait d'intéressant à voir dans la ville.

Un soir que Victor pensait à Clémence, objet bien propre à lui donner des distractions, il oublia l'heure de rentrer à la ville; et s'appercevant à la chute du jour qu'il était tard, il voulut reprendre son chemin; mais il lui fut impossible de le retrouver. Ce bois charmant, mais désert et dangereux même, pendant la nuit, offre mille sinuosités: Victor les parcourt, et s'égare de plus en plus. Quel embarras! S'il était seul, Victor, il ne se troublerait point, il ne regretterait point d'être égaré; mais il a un ami, un ami sensible et fidèle qui va s'inquiéter de son absence, qui peut-être en ce moment verse déjà des larmes, et court dans la ville en demandant Victor à tous ceux qu'il rencontre. Quelle douleur pour Victor!... Il marche, marche encore, et ne rencontre aucune issue qui le fasse sortir de cette immense forêt. Que fera-t-il?... Il prend son parti, s'asseoit sur un tertre de gazon, et attend paisiblement que le jour renaisse, ou qu'il rencontre quelque guide généreux qui le rende à son ami. Victor est donc assis; l'obscurité la plus profonde règne autour de lui, et son repos n'est troublé que par le chant multiplié des milliers de rossignols qui perchent autour de lui. Victor se plaît d'abord à cette douce mélodie; mais toujours l'idée de l'inquiétude du bon Henri le tourmente, et il se reproche son imprudence.