La nuit a déjà couru dans son char d'ébène la moitié de sa carrière; les hôtes ailés des bois se sont tous endormis, pour attendre en silence le retour de l'aurore, qu'ils doivent saluer de leurs chants; Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l'invite à céder aux pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières; il s'endort, et bientôt un rêve doux à-la-fois et funeste agite ses sens; il croit voir Clémence, il croit voir le baron de Fritzierne, qui lui reprochent sa fuite, et son peu de confiance en leur tendresse. Clémence s'avance vers lui; elle tient une lumière, elle l'appelle, elle lui tend les bras. Mon père, s'écrie Victor! mon père! mon amie! c'est moi, je reviens à vous!.... L'agitation qu'excite en lui cette exclamation le réveille en sursaut, et Victor reste très-étonné, en voyant devant lui une femme, munie d'une lanterne, qui le presse dans ses bras, en lui disant: Te voilà, te voilà enfin; reviens, reviens consoler ton père et celle qui te fut si chère!....

Victor, croyant que ce qu'il voit n'est qu'une prolongation de son rêve, regarde, et ne peut que nommer Clémence....—Oui, mon fils, tu la reverras, lui dit la femme qui le presse contre son cœur... Victor se frotte les yeux, et se convainc que ce qu'il voit n'est plus un songe, mais une réalité. Cependant, inconnu à tout le monde, seul dans ces forêts, à cent lieues du château de Fritzierne, qui peut le reconnaître? qui peut s'intéresser à son sort?... Il regarde la femme secourable; il voit qu'elle est âgée, que ses traits lui sont parfaitement étrangers. Qui êtes-vous, lui dit-il, madame; et comment vous trouvez-vous ici près de moi?—Je te cherchais, mon fils, lui répond l'inconnue; je savais que tu devais venir cette nuit, mon époux me l'avait dit; et, brûlant du desir de te voir, j'ai fui le sommeil pour parcourir les vastes routes de Rosendhall, où je présumais que tu pouvais t'être égaré.—Je m'y suis égaré en effet, madame; mais vous vous méprenez sans doute; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et....—Je sais, mon fils, je sais bien que tu ne me connais pas, que tu ignores qui je suis, et c'est ce qui me fait jouir de ton trouble et de ta surprise; mais tu reconnaîtras bien ton père, que tu appelais à grands cris lorsque je t'ai éveillé. Tu disais: Mon père! je reviens à vous!.... Reviens à lui, mon fils; oui, reviens à ce père qui t'aime, et qui ne t'a banni de sa présence, que parce que tu lui prescrivais des loix trop impérieuses, et qu'il ne pouvait suivre.—Des loix!—Sans doute; exiger de lui qu'il quittât sa profession, ses amis, c'était trop fort, mon enfant; et, à ce prix, il ne pouvait faire ton bonheur.—(Victor frémit.) Ciel, madame! quoi! vous connaîtriez celui qui m'a donné le jour, cet homme barbare à qui je dois mes malheurs?—Il n'est point barbare, mon fils, il t'aime, et tu as tort de repousser ses caresses paternelles; mais enfin tu vas le revoir.... Viens, suis-moi.—Moi, vous suivre?—Il le faut.—Eh quoi! Roger serait ici? impossible.—Ne penses qu'à ton père, mon fils, et oublie tes malheur, qu'il brûle de faire cesser.—Ce bois serait plein de voleurs, et Roger serait à leur tête? mais cela ne se peut pas.—Que parlez-vous de voleurs, jeune insensé? donnez un nom plus juste, plus honorable à la profession de votre père. Qu'est-ce que vous entendez donc par des voleurs?—Mais madame est-ce bien Roger?—Roger! toujours Roger! Ne voyez que votre père, encore une fois; c'est lui qui vous tend les bras, et je me trouve bien heureuse de pouvoir lui rendre son fils lorsqu'il reviendra.—Il n'est donc pas ici?—Non; je l'attends demain, ou après demain au plus tard.—Roger?—Ta tête se trouble, mon fils: suis-moi, te dis-je, et laisse-toi conduire.—Je ne le puis; un ami, qui m'est bien cher, est en ce moment inquiet de mon absence. Daignez m'indiquer le chemin de la ville; que je retrouve mon ami, et bientôt je verrai s'il est de ma sûreté de céder à vos vœux....

La vieille reste quelques momens indécise puis elle continue: Eh bien! viens, mon fils, suis mes pas; je vais te remettre dans ton chemin, et demain j'espère te voir plus raisonnable.

Victor étonné de tout ce qu'il vient d'entendre, suit avec fermeté l'inconnue qu'il croit folle ou mal intentionnée. Il est prêt à se défendre de toute surprise. Sa main est sur la poignée de son cimeterre, et il va le tirer au moindre signal effrayant qu'il entendra. Après l'avoir fait marcher long-temps, la vieille s'arrête, et au même instant la lumière qu'elle porte dans sa lanterne redouble et devient éclatante. Surpris de ce prodige, Victor va en demander la cause, lorsque deux espèces de géans lumineux s'approchent de lui, et cherchent à l'intimider par des traits de feu qui semblent jaillir de leurs yeux. Qu'est-ce cela, s'écrie Victor! suis-je dans le pays des enchanteurs! ou veut-on me traiter comme un enfant!....

Victor tire son sabre, et sa première victime va être la vieille, si elle ne se sauve: c'est ce qu'elle fait; mais au même instant plusieurs hommes armés se précipitent sur Victor: en une minute il est désarmé, garrotté et entraîné dans une espèce de petit fort, dont la porte se referme sur lui.

Victor est laissé-là seul, sans lumière, et il ignore où il est. Il ne doute pas que cette forêt ne soit infestée, comme celle de la Bohême, de brigands, dont il est la proie; mais ces brigands, sont-ce les gens de Roger? Est-ce la troupe des Indépendans? Roger lui-même se serait-il transporté dans le bois de Rosendhall? Quelle apparence qu'il ait établi si promptement son camp dans un bois si beau, si fréquenté pendant le jour, et qui sert de promenade aux habitans de la ville de Léipsick! À moins que Roger n'ait formé le projet de s'emparer de Victor, d'obtenir de lui par la force ce qu'il ne lui a pas accordé par la douceur, et qu'il n'ait fait suivre ses pas; mais si loin!.... cela n'est pas croyable. Où est-il donc, Victor, et que veut-on de lui? Voilà les tristes réflexions qu'il fait, et le souvenir de Henri, inquiet et désolé, vient encore agiter son esprit.

Au bout d'un moment une porte s'ouvre, et son cachot s'éclaire. Il voit entrer la vieille qui l'a entraîné dans ce piége; elle est suivie de deux hommes à qui elle ordonne de détacher les fers de Victor. Victor est maintenant libre, mais sans armes. La vieille s'approche de lui. Homme méchant et intraitable, lui dit-elle, que t'ai-je fait pour que ta aies tenté de m'arracher la vie? Ta raison sera donc toujours aliénée? tu seras donc toujours un ingrat? Eh quoi! je veux te rendre au meilleur des pères, que tes malheurs ont touché, et c'est ainsi que tu réponds à mes bontés! Quel intérêt ai-je, moi, à te réconcilier avec l'auteur de tes jours? Que suis-je, pour m'intéresser à toi? Suis-je ta mère? T'ai-je vu jamais? Apprends, jeune insensé, que je suis la seconde épouse de ton père, et que, d'après le récit qu'il m'a fait de tes folles prétentions et de ta fuite précipitée, c'est moi qui ai formé le projet de terminer sa profonde douleur, en lui rendant son fils. Je savais que tu devais passer cette nuit dans ce bois; j'ai été t'y chercher, j'ai tout employé pour te consoler; et pour reconnaître mes soins, tu veux m'ôter la vie; tu menaces mes gens; tu veux te battre contre eux!.... Eh bien! je te retire mes bontés; reste ici, restes-y seul, et sans moi, jusqu'au retour de ton père. Il connaîtra tes fureurs, et tu seras trop heureux d'implorer mon appui pour désarmer sa juste colère.

À ces mots la vieille se retire, et laisse encore dans l'obscurité l'infortuné Victor, qui ne sait plus ce qu'il doit penser de sa cruelle position. Il est absorbé dans ses réflexions; un incident nouveau vient l'en tirer. C'est une voix douce qui l'appelle: Cher amant, est-ce toi? On me prive de ta vue; réponds-moi, oh! réponds moi.

Victor croit d'abord reconnaître la voix de Clémence, tant son esprit est frappé du souvenir de son amante. Il attend que la voix se fasse entendre une seconde fois: silence absolu. Victor s'écrie à son tour, sans trop se rendre raison de ce qu'il dit: Clémence! serait-ce toi? serait-ce toi, Clémence?—Oui, c'est moi, lui répond la voix; c'est ta....

L'éloignement l'empêche d'entendre distinctement le mot qu'ajoute la voix: Victor entend seulement qu'il se termine en ence; mais ce n'est point-là la fille de Fritzierne: Victor ne peut se tromper à cet organe charmant, qui tant de fois a frappé son oreille. Ce n'est point-là sa voix; ce ne peut être Clémence; à moins qu'enlevée depuis par Roger, prisonnière de ce monstre, ou d'un de ses complices, la douleur et les larmes n'aient altéré le son de sa voix.