Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu, car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée; elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.

Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur, descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?—Je vous ai vu quelque part, mais je ne sais où.—Vous ne vous rappelez pas mes traits?—Non.—Prenez garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais l'avance, et je vous perdrais vous-même.—Moi, homme grossier et malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on m'accuser?...—Je sais qui vous êtes.—Vous savez?—Il suffit. Matilde s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison; sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire chasser.—Impudent!—Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son confident.—Je vous jure...—Allons, allons, il était fort bien arrangé, votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.—Forly, je n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....—Toutes vos protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....—D'autres affaires m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures; mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis prêt à te donner toute autre satisfaction.

Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société aimable et choisie qui l'attend.—Vous le saurez là-haut, lui répond Forly.

Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable que vous voyez (il désigne Victor), vous ne le connaissez point: eh bien! c'est le fils de l'infâme Roger!—Ciel! s'écrie-t-on de toutes parts....

Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger, les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur. Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!

Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette funeste célébrité!

CHAPITRE VI,


QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.

Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre. D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger; mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller, croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.