Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor, qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter; sauvons-nous, ou vous êtes perdu.—Eh! que m'importe? c'est l'existence que je crains, et non la mort.—Si ce n'était que la mort, mon bon maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est ouverte.—Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel! Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly, que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.—Quel est donc ce Forly?—C'est à lui de trembler....—Monsieur, monsieur, ils montent.—Qui?—Le maître de la maison et tous ses amis.—Eh bien! ils m'entendront.—Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans ressource.
Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés. Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis, va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire ici.—Monsieur....—Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.—Écoutez-moi; cet homme que vous voyez, ce prétendu Forly...—Faut-il que j'emploie la violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et l'épouvante?....—C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...—Imite ton complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (Valentin entraîne en effet Victor.)—Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor, en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.
On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison, qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.
Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire, jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne sont plus vus de personne.
À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin. Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?
Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille, l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute l'expansion d'un bon cœur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.—Je le conçois assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession; il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas! si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!... Eh bien! elle est dans mon cœur, cette vertu que je chéris malgré ses dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts, dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance, toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant d'indulgence, à tant de tendresse!
Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre Valentin!.....—Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai point son zèle ni son amitié!—Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne le pensez pas!...
Victor et Valentin se serrèrent étroitement avec la plus touchante effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consolé par le charme de la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous deux reprirent leur route; mais ils jugèrent à propos, par prudence seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on n'appercevait qu'un seul bâtiment, dont l'extérieur annonçait de loin une église.
Voilà, dit Victor, un de ces temples où les mortels vont abaisser leur front devant l'Être qui les a créés; c'est le lieu de la prière; c'est-là que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs, et implore sa miséricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'Être suprême, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés. Prions-le pour l'infortuné Victor, pour son fidèle serviteur, et sur-tout pour l'adorable Clémence, qui, si elle n'est point rendue à son père, est peut-être à présent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi qu'elle aime et qui l'adore. J'ai prié souvent, Valentin, et j'ai remarqué que toutes les fois que j'ai prié, mon ame a été plus tranquille.
Valentin est de l'avis de son maître, et tous deux s'acheminent vers l'église qu'ils croient habitée, où ils s'imaginent rencontrer la paix du cœur et la tranquillité; mais qui va leur offrir des aventures nouvelles.