Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur.... Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!....».

Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.

CHAPITRE IX.


ON DOIT S'Y ATTENDRE.

«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent, descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui, comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles, tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus. Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains, accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté.... Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine. Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour, on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.

»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit, l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu, abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques démolis.

»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là, ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes gens».

Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clémence?

En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans; d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse aussi, mais habitée par des femmes respectables.