Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur serré.

Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder, sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse; elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace, elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit; mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte, Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui, dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison; pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort, devant un sommeil éternel!... Qu'elle est forte, la leçon que donnent les tombeaux!....

Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.... une voix se fait entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible? vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?....

Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa fermeté.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de dix-sept ans!.... Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle.... Je ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence recouvre ses sens.... Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des vêtemens de femme.

Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin, et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme, que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous secourir!....

Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme. Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous ici? où suis-je moi-même?—Je ne dois pas vous répondre, répliqua l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos pas.

Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin. La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain, vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber. Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.

Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y rester.

«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».

Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.