Une nuit s'écoule encore, nuit d'horreur et de deuil qui précédait un jour plus affreux!.... Dès la pointe du jour, le bruit sourd d'un tambour voilé se fait entendre dans la prison; la cloche lugubre du beffroi sonne le lent et triste tintement de la mort. On entend crier: il va mourir; et déjà la fatale voiture, la dernière qu'on donne aux coupables, fait gémir le pavé de la cour sous le poids énorme de ses roues de fer. L'ange exterminateur plane sur la forteresse, et chacun des détenus attend qu'on vienne lui dire si c'est pour lui qu'on fait ces barbares préparatifs.

Victor, que la mort ne peut plus effrayer après avoir supporté l'opprobre et l'infamie, Victor entend passer l'homme sinistre à qui la loi remet son glaive pour frapper les criminels. Victor l'entend demander tout près de sa porte: Dans quel cachot est-il?—Là, lui répond-on; et Victor frémit.

Il frémit, non pour lui, je le répète; mais s'il meurt, le coup qui va l'atteindre va frapper Clémence, sa sensible amie; Clémence ne pourra supporter le jour; Rosange, Fritzierne, et le bon Valentin lui-même, tous ses amis vont le suivre au tombeau. Dieu, s'écrie-t-il, Dieu créateur de tout! m'as-tu donc destiné à une mort si honteuse! as-tu réservé à mes amis des regrets si longs, si cuisans! Non, il n'est pas possible que l'innocent périsse, ou l'ordre de la nature serait renversé: ta justice est pure comme l'azur des cieux que tu as formés! Tu connais mon cœur, tu sais s'il t'adore, s'il a jamais manqué de confiance en ta divine providence: ô mon Dieu! tu ne me laisseras point périr! tu, ne causeras point une douleur si déchirante à ceux qui me sont chers! tu prouveras ta grandeur, ta bienfaisance, et tu ne porteras pas au dernier degré la rigueur que tes décrets ineffables te font exercer souvent sur la vertu malheureuse!.... Ô mon Dieu! pardonne, pardonne, je n'ose point murmurer, je ne puis que me plaindre et te prier!....

Victor est accablé par la terreur, la fatigue, la fièvre et tous les maux du corps et de l'esprit. Ses sens sont troublés: il croit que la mort l'appelle, que c'est pour lui qu'on dresse l'échafaud: il entend, de sa prison, les coups de maillet du charpentier qui travaille à cette machine effroyable.... La voix de l'exécuteur a frappé son oreille, le tambour drapé s'approche, le tintement du beffroi redouble, les cris de la multitude nombreuse qui attend la victime, cris tumultueux et semblables au bruit des vagues de la mer, sont plus aigus; tout annonce qu'il approche, le terrible moment de la destruction d'un homme....

Victor respire à peine.... Dieu! on ouvre sa prison, ses cheveux se dressent sur son front. Un geolier détache ses chaînes, seulement au pied droit; ce geolier est suivi de plusieurs hommes d'une figure sinistre. Il suit. On le fait monter.... où? dans ce même greffe, dont la vue donne sur la place. Il voit cette place couverte d'une foule innombrable. Cette foule curieuse et avide de supplices entoure un échafaud, revêtu d'un drap noir semé de larmes blanches.... Pour qui, grand Dieu! quel sang va couler!....

On entre dans le greffe: c'est Roger, suivi des magistrats, et accompagné d'un ecclésiastique. Je t'ai mandé, mon fils, dit-il à Victor, qui est presque insensible; oui, j'ai voulu te voir à mes derniers momens: j'ai voulu te faire un aveu sincère de mes crimes, que j'ai déguisés en vain sous les systêmes les plus faux et les plus dangereux! Je vais mourir, mon fils; et, si ta douleur te rappelle celle que j'éprouvai jadis en voyant le supplice de mon père, que la leçon qu'elle te donne soit plus forte, plus utile que celle que je reçus alors, et dont je ne profitai point. Tu vas être libre, Victor, tu vas recommencer la carrière de la vie, dans laquelle tu es à peine entré; n'oublie jamais mon exemple, mes remords, et que ce triste moment soit sans cesse devant tes yeux: il te rappellera qu'il est une heure suprême où le coupable ne peut plus se faire illusion sur ses crimes; il te dira enfin combien tu fus heureux de ne pas vivre sous mes yeux, de ne pas céder ensuite à mes perfides conseils, et que si la vertu est quelquefois persécutée, elle est forte, consolée par elle-même au milieu des peines de la vie, tandis que le criminel meurt faible, timide, et rongé par ses remords déchirans..... Adieu, Victor; embrasse-moi, et pardonne-moi ta triste existence!....

Victor ne voit rien, et entend à peine ce que lui dit le coupable Roger. Celui-ci s'approche de son fils, colle sur ses joues ses lèvres dévorées par le feu des douleurs; puis il se retourne, et disparaît avec ceux gui l'accompagnent. Victor est resté seul, et le barbare geolier qui l'a amené a la cruauté, pour n'être pas privé du spectacle de la mort de Roger, de laisser son fils dans ce greffe, ouvert de tous les côtés sur la place, en face de l'échafaud. Victor demande à fuir ce lieu; le geolier ne l'écoute pas, et se met tranquillement à une croisée. Bientôt les cris du peuple annoncent que le coupable est monté sur l'échafaud, la hache meurtrière brille, et la tête de Roger tombe au milieu des applaudissemens d'un peuple dont il était l'horreur et l'effroi.

Soudain des cris nouveaux se font entendre. Une foule immense se précipite vers la prison; on entend cette foule répéter: Le fils de Roger! le fils de ce monstre!.... Victor, anéanti, persuadé que le peuple demande sa tête, n'a pas la force d'adresser une question au geolier inhumain qui va le reconduire dans son cachot. On ouvre précipitamment la porte du greffe; c'est le duc d'Autriche qui se présente lui-même aux yeux de Victor: le duc va droit à ce jeune homme et l'embrasse. Infortuné, lui dit le duc, il n'y a qu'un moment que je sais vos malheurs: on m'a appris votre injuste détention, et je m'empresse de la faire cesser. Venez, venez, et pardonnez-moi, si la curiosité de voir tomber sous le glaive des loix un scélérat qui a ravagé mes états, a retardé de quelques momens l'heure de votre liberté. Vous ne pouvez regretter un homme que vous n'avez point connu, et à qui votre ame est bien éloignée de ressembler: le préjugé du sang ne peut avoir d'empire sur un cœur aussi grand que le vôtre: suivez-moi, jusqu'à mon palais, et que mes bienfaits vous fassent oublier, s'il est possible, la fatalité de votre naissance, et les maux qu'elle vous a causés.

Victor ne sait s'il rêve, ou s'il est éveillé: il ne peut que s'écrier: Et mon fidèle Valentin?—Il est déjà libre, lui dit une voix qu'il croit reconnaître; cette voix, c'est celle même de Valentin, qui presse son maître dans ses bras. D'un autre côté, Clémence et M. de Rosange l'accablent de leur vive amitié; Victor est trop pressé: il a trop de sensations à-la-fois.... Il tombe sans connaissance, cet intéressant jeune homme, et les gens du duc le portent jusqu'à la voiture de ce seigneur, qui y monte aussi avec Rosange, Clémence et le pauvre Valentin dont les malheurs ont fait oublier l'état.

Rosange supplie le duc de permettre que Victor soit transporté chez lui, près de Clémence. Le duc y consent, et la fille de Fritzierne est au comble de la joie: c'est Clémence qui a sauvé Victor, c'est Clémence, qui, ce matin même, en apprenant la condamnation de Roger, a frémi d'horreur, s'est transportée jusqu'au palais du duc, à qui elle a raconté l'histoire de Victor, avec cette touchante éloquence de l'amour et de la candeur qui est peinte sur son jeune front. Le duc s'est attendri, et lui a promis de délivrer son ami, soudain après la mort de l'infâme Roger. Il a tenu parole, cet estimable seigneur, Victor est libre maintenant; mais, hélas! Victor est privé de sentiment: il est plongé dans le sommeil de la mort. Ô Dieu! ses amis vont-ils le perdre au moment où ils le retrouvent!.....