J'ai fait embaumer le corps du vénérable Fritzierne; et, je le répète, j'attends les ordres de son héritière, de sa fille infortunée.
Fritz.
Valentin à Fritz.
Tout le monde est si troublé; il y a tant de désordre, tant de désespoir ici, que c'est moi qu'on a chargé de vous écrire..... Quelle triste nouvelle pour Clémence, que celle dont vous venez de l'instruire!..... Ce n'était pas assez de la mort de son père, il fallait.... Ô Dieu! comment pourrai-je vous faire ce douloureux récit?....
Victor n'avait plus que quelques heures à vivre: c'était l'opinion des médecins, de tous ceux qui connaissaient son état, et ce bon jeune homme, fatigué du poids de la vie, voyait s'avancer, sans effroi, la mort qui devait le plonger dans un sommeil bienfaisant, tandis qu'elle allait livrer ses amis à d'éternels regrets.... Cette nuit, mademoiselle, son aïeul et moi, nous n'avions pas voulu le quitter; cette nuit, nuit d'horreur et de deuil, il a pu appeler mademoiselle; mademoiselle court à lui: Clémence, lui dit-il d'une voix faible, tu ne m'as point donné des nouvelles de ton père.—Mon ami.... mon père..... mon père n'éprouve plus de douleurs.—Il est rétabli?....—J'espère que tu vas bientôt aussi te rétablir.—Je le reverrai donc, ce vieillard respectable, qui a pris soin de mon enfance.—Ciel! que dis-tu?—En effet, insensé que je suis! ma tête faible.... J'ai donc oublié que je vais mourir?—Non, tu ne mourras point....—Clémence, mon heure est marquée. Tout-à-l'heure, dans ce transport violent qui vient de m'agiter, le songe que fit jadis ton père dans le souterrain de la forêt, avant mon adoption, ce songe affreux s'est retracé à mes sens égarés.... Cet échafaud, ces bourreaux, ces tortures, ces flambeaux funèbres, j'ai vu tout cela, j'ai vu.... ce qui s'est présenté à toi-même, à-peu-près de la même manière, la nuit qui précéda mon départ du château pour le camp de Roger.... La foudre grondait sur ma tête; on s'écriait, c'est son père!.... Le sceau de la réprobation attaché sur mon front, par les furies sans doute, me faisait reconnaître et repousser de tout le monde..... Ce signe affreux de l'opprobre et de l'infamie, il le portera toute sa vie, disait-on... Je demandais la mort... L'ange exterminateur a paru alors; je l'ai vu, oh! bien vu, armé de son glaive flamboyant.... Il s'apprêtait à me frapper; il me disait: Péris, enfant du crime.... À l'instant un spectre est sorti de son tombeau: c'était Roger; il m'entraînait dans ses bras décharnés; il m'étouffait, il m'étouffe encore, Clémence, à l'instant où je te parle.... Le vois-tu? tu le vois sans doute, là, là; il me fixe, il veut imprimer encore sur mes joues décolorées le baiser affreux.... qu'il me donna.... Tu ne le repousses point, Clémence, tu ne me délivres point de ce monstre!.... Mon Dieu, mon Dieu!.... oh! comme il te regarde toi-même!.... Clémence!.... il m'entraîne encore.... un gouffre affreux.... l'abîme de la mort, il m'y plonge... c'en est fait... je meurs, je meurs, ô ma chère Clémence!
À ces mots il laisse tomber sa tête: il n'a plus de respiration, et le froid de la mort semble le glacer peu à peu. Nous croyons qu'il n'est plus, et nous remplissons l'air de nos cris aigus. Le médecin, qui le quitte rarement, monte, effrayé de nos gémissemens... Il regarde Victor, et détourne la tête....—Est-il mort, lui crions-nous?...—Je n'oserais l'assurer..... Cette léthargie paraît..... plus.... sérieuse.—Parlez, parlez; il n'est plus, n'est-il pas vrai?—Je vous jure, famille désolée, que je n'en suis pas certain moi-même.
Le médecin l'examine de nouveau, et nous, nous sommes autour de lui, l'œil fixe, le cou tendu, n'osant à peine respirer... Il ne l'est pas encore, s'écrie le médecin.... Écoutez, écoutez tous; entendez-vous comme il soupire?—Oh, mon Dieu!
Nous nous précipitons tous à genoux, les mains levées vers le ciel, que nous conjurons de nous rendre notre ami. Il n'est point mort; et sa jeunesse, le temps, tout peut encore faire espérer... enfin un pressentiment, tout ranime un peu notre espoir et notre courage.
Mais le jour est reparu, et Victor est encore dans la même situation. Au moment où je vous écris.... il est comme inanimé, et sans le léger mouvement de sa poitrine, on le croirait descendu déjà dans la nuit éternelle.... Mademoiselle, fatiguée d'un moment d'effroi aussi violent, m'a ordonné de vous écrire, et je le fais. S'il y a aujourd'hui quelque chose de nouveau, en bien ou en mal, je vous le marquerai sur-le champ. Pour mon pauvre maître, le malheureux baron de Fritzierne, mademoiselle vous prie de conserver ses restes précieux dans la chapelle du château.... Quel que soit l'événement qui doit arriver ici, pas plus tard qu'aujourd'hui, car l'état de Victor ne peut durer, mademoiselle ira, si elle en a la force, nous irons tous rendre les honneurs funèbres au plus respectable des pères. Plût au ciel que nous n'ayons pas à remplir avant, ici, d'aussi tristes devoirs!....
Adieu, monsieur: je retourne auprès de mon pauvre maître... Votre obéissant serviteur,