P. S. J'ai appris de vous, avec bien de la joie, que le perfide Morneck avait subi la peine due à ses forfaits: ce misérable a fait dernièrement bien du mal à mon ami!
Clémence à Fritz.
Vous ne m'écrivez pas, Fritz, et votre silence sur l'état de mon père me tue, me désole, et ajoute au chagrin cuisant qui me mine. Je ne sais comment vous dépeindre notre douleur à tous... Nous allons le perdre demain, ce soir, peut-être au moment où je vous écris. Victor, mon cher Victor n'a plus que quelques momens à vivre.... Je suis si troublée!.... je verse tant de larmes, que je ne sais plus où j'en puise encore: il faut que la source de mes pleurs soit intarissable..... Hier au soir il pouvait prononcer quelques mots faibles, que nous avions bien de la peine à entendre. Il nous demanda à se recueillir avec un ministre des autels, et nous dit, avec plus de calme que nous n'en mettions à l'écouter, qu'il sentait s'approcher sa fin sans crainte comme sans regrets.... Sans regrets, lui dis-je; et Clémence, que tu laisses seule en proie à son désespoir!....
Il me serra la main, me regarda d'un œil tendre, quoique mourant, et retomba dans son effrayant transport. Dans ces momens de délire, il frotte sans cesse sa figure avec ses mains, comme pour effacer le baiser horrible que Roger lui donna avant de marcher au supplice.... Ce matin un prêtre est venu: il semble que Victor l'attendait pour recouvrer l'usage de la parole. Nous l'avons laissé seul avec le pieux ecclésiastique, qui, un moment après, est sorti de la chambre du malade, l'œil humide de pleurs, le cœur oppressé: Ô mon Dieu! s'est écrié ce saint homme, c'est un ange que ce jeune infortuné! c'est un ange que tu vas recevoir dans ton sein!....
Puis il est sorti, et nous sommes entrés chez Victor, qui nous a paru tranquille et résigné. Son aïeul et moi, nous lui prodiguons les soins les plus empressés. Son fidèle Valentin ne le quitte pas un moment; il passe toutes les nuits à ses côtés, et pleure sans cesse. M. le duc vient aussi nous voir: il nous a envoyé ses médecins, qui se sont consultés hier..... mais le résultat de leur consultation a toujours été comme avant, la mort. La mort! si jeune, si jeune, et si près du bonheur!.... Ô décrets immuables de la divine Providence, que vous êtes profonds et terribles!....
Je ne puis continuer; mon cœur, brisé par tant de coups, ne bat plus que faiblement; ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages... Adieu... En grace, parlez-moi de mon père; peut-être n'est-il plus; peut-être, trop discret ami, craignez-vous de me dévoiler ce terrible secret: parlez, parlez sans crainte; mon ame est arrivée à un tel point de souffrance, que rien ne peut l'accabler plus qu'elle ne l'est. Je m'attends à tout, je prévois tout, comme le malheureux fixe la pointe du rocher qui se détache, et roule avec fracas jusqu'au lieu où elle va l'écraser.... Adieu.... Demain, ce soir sans doute, je ne vous écrirai que pour vous apprendre..... la mort..... du plus intéressant.... du plus malheureux des hommes.... Je pleure, et ne puis plus que signer:
Clémence de Fritzierne.
Fritz à Clémence.
Il n'est plus, mademoiselle!.... Le respectable auteur de vos jours a fermé les yeux à la lumière, hier, dans mes bras, à quatre heures après midi.... Il vous a nommée, il a nommé Victor.... et sa langue s'est glacée, et la tombe s'est ouverte pour l'engloutir à jamais... Je suis trop troublé pour vous en dire davantage.... Ayez la bonté de me donner vos ordres. Tout le château est dans une consternation!... Heureusement que j'ai les yeux sur tout....
Votre lettre, que j'ai reçue ce matin..... oh! comme elle m'a fait de la peine! comme elle a redoublé ma douleur! Quoi! deux coups aussi violens, ensemble, dans le même moment!.... Je tremble de décacheter la première lettre qui va m'arriver de Vienne!..... Mon bienfaiteur, mon ami, votre père, votre amant, faut-il que nous perdions tout!....