Fritz.
P. S. Je vous donnerai souvent aussi des nouvelles de la santé de M. le baron.
Clémence à Fritz.
Je suis au désespoir, bon ami. Eh quoi! sur le point de perdre mon père et mon amant! est-il une situation plus affreuse! De quel côté dois-je prodiguer mes soins? me dois-je plus à la nature qu'à l'amour? Oh! guidez-moi: mes affections sont tellement partagées, que je ne sais plus où les porter tout entières. Cependant, je suis ici près d'un malheureux moribond: irai-je le quitter pour aller rejoindre un père que je ne retrouverai peut-être plus existant? je risquerais à ne fermer les yeux d'aucun des deux. Vous êtes-là, vous, Fritz; vos soins touchans et délicats peuvent remplacer près de mon père ceux de la piété filiale; et je vous conjure de les redoubler, de me conserver le plus tendre des pères: que ne puis-je aussi vous conserver votre ami!
Hier il a eu un léger moment de calme, et nous a tous reconnus pour la première fois depuis son malheur. Cela nous a donné quelque espoir, mais il n'a pas été de longue durée; une heure après il est retombé dans ce délire effrayant qui lui retrace Roger et sa mort funeste. Ah! mon ami, je succombe sous le poids de mes peines, et je sens que mes forces s'affaiblissent aussi de jour en jour.... Si je perds Victor et mon père, je meurs, oui, je meurs....
Vous me demandez le récit des aventures de M. de Rosange: hier il nous les a racontées pendant le moment de calme de mon cher Victor. Mon jeune ami a paru y prêter une grande attention; il a même eu la force d'adresser quelques mots tendres à son aïeul, qui en a versé des larmes de sensibilité. Ces aventures ne sont pas longues; elles sont intéressantes seulement en un point, c'est que Michel, ce bon Michel que madame Germain et Adèle avaient cru voir tomber mort dans la forêt d'Anet, n'était point mort. Michel n'avait été que blessé, mais très-grièvement, comme vous allez le voir. On aime à retrouver les gens qui nous ont intéressés dans un récit. J'éprouvai cette douce satisfaction, en apprenant que le bon Michel n'avait point perdu la vie. Il resta long-temps baigné dans son sang, puis il revit enfin la lumière; mais ce fut pour s'appercevoir de son état et de sa solitude. Il se douta bien que ses maîtresses étaient devenues la proie de l'infâme Roger, et chercha à se lever. Un voyageur en voiture, qui passait justement dans ce lieu, s'apperçut des efforts que faisait un homme blessé pour lutter contre la mort; il descendit, et ne pouvant en tirer une seule parole, il le fit mettre dans sa voiture, et le conduisit à Anet, où il le fit panser. Là, Michel recouvra l'usage de la parole; il remercia son bienfaiteur, et le pria en grace de le conduire à Paris, tout blessé qu'il était, à l'hôtel de Rosange, place Royale. Le voyageur y consentit, quelque imprudent que fût ce voyage; et le fidèle Michel descendit, ou plutôt fut descendu chez son maître, qui, effrayé de le revoir dans cet état, n'apprit de lui que quatre jours après, et la cause de sa blessure, et les malheurs de sa fille. Michel, après s'être accusé d'imprudence, n'eut que le temps de dire à M. de Rosange que le ravisseur de sa fille s'appelait Roger, qu'on le croyait être un des brigands qui depuis long-temps parcouraient la France; que ce Roger était Allemand d'origine, et qu'il lui avait entendu dire souvent que, s'il n'obtenait pas la main d'Adèle, il s'en retournerait dans son pays: il est possible, ajouta Michel, que, si ce misérable a enlevé Adèle, comme j'ai tout lieu de le croire, il l'ait emmenée en Allemagne.
Michel, après ce court exposé, sentit redoubler ses douleurs; et le lendemain il expira, au grand regret de M. de Rosange, qui chérissait ce fidèle serviteur. La situation de M. de Rosange était des plus embarrassantes: il accusait sa fille, il accusait madame Germain, et recourait au gouvernement français, qui lui promettait toujours de l'aider dans ses recherches, et n'avançait en rien. M. de Rosange voyagea, courut tous les pays, et revint en France, où il se décida à traîner sa malheureuse vieillesse loin de sa fille, loin de tout le monde....
Ce ne fut qu'après bien des années que M. de Rosange sentit se réveiller en lui le desir de revoir l'Allemagne, et d'y chercher de nouveau son Adèle. Il avait entendu parler de la célébrité de Roger, et ne doutait pas que ce ne fût le ravisseur de sa fille; mais il savait en même temps que ce Roger était inabordable, et que c'était en vain que les troupes les mieux disciplinées songeaient à l'attaquer. Quoi qu'il en soit, M. de Rosange revint en Bohême, et prit des informations. Il apprit que Roger avait eu en effet une épouse nommée Adèle, mais qu'elle n'était plus depuis long-temps, et que le fils qu'elle avait eu de son séducteur courait le monde, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, si même il était mort ou vivant. M. de Rosange, au désespoir d'apprendre la mort de sa fille, ne prévoyant pas pouvoir jamais rencontrer ce fils, qui sans doute ne se vantait pas de sa fatale naissance, M. de Rosange prit le parti de revenir doucement en France, après avoir essayé de distraire ses chagrins en voyageant. Il avait changé de nom, et pris celui de d'Ermancé pour se soustraire aux perquisitions indiscrètes, et pour oublier, s'il lui était possible, tous les malheurs qu'il avait éprouvés sous le nom de Rosange. Il se persuadait d'ailleurs que la femme de Roger était connue sous le nom d'Adèle de Rosange; il ne voulait plus porter un nom souillé par l'hymen d'un brigand: c'est dans le cours de ses voyages qu'il me rencontra avec Victor chez la bonne Berthe, et qu'il prit à nous un intérêt qui, s'il n'était pas motivé par les liens du sang, ainsi qu'il serait peut-être fanatique de le croire, n'en était pas moins fort; il apprit ensuite, chez le méchant hôte de Bolendith, que Victor était son fils, et réunit ses efforts aux miens pour le soustraire au nouveau malheur qui vint le frapper. Maintenant ce vieillard respectable donnerait sa fortune pour sauver son petit-fils, mais, hélas! son désespoir ne fait qu'accroître le mien, et nous ne pouvons que pleurer ensemble.
Voilà, mon cher Fritz, les détails que vous desiriez savoir: apprenez-les à mon père, et donnez-moi de ses chères nouvelles. Je retourne auprès de mon ami, qui, vient-on de me dire, retombe dans son affreux transport. Ô mon Dieu! peut-être va-t-il expirer dans mes bras!....
Clémence de Fritzierne.