Daignez me donner de vos chères nouvelles; et si vous pouvez vous transporter ici, vous y trouverez le malade, qui prononce souvent votre nom, votre fille qui ne peut se résoudre à quitter son ami dans cet état funeste, et un bon vieillard, le marquis de Rosange, aïeul de Victor, que nous avons eu le bonheur de rencontrer. Oh! mon père, venez, ou du moins écrivez-moi bien vîte.

Votre fille, Clémence de Fritzierne.

P. S. Pardonnez au trouble de ma lettre: je ne suis pas à moi; je ne suis qu'à l'amour et à la nature....

Vous voudrez bien adresser votre réponse à M. le baron d'Ermancé, près la cathédrale de S.-Étienne, derrière les jardins de Schoenburn, à Vienne.

Fritz à Clémence.

Votre respectable père, mademoiselle, n'a pu répondre à votre lettre; il ne l'a pas même lue, c'est moi qui lui en ai fait connaître les tristes détails. Nous allons perdre M. le baron de Fritzierne, belle Clémence; nous l'allons perdre, et c'est le coup qui vous accable tous, qui vient de le frapper. Je vais m'expliquer le plus succinctement qu'il me sera possible; car il m'est difficile de quitter plus d'un quart-d'heure, le chevet du lit de douleur, où il attend sa destruction.

M. le baron attendait l'effet de sa lettre à Valentin; et déjà dans l'espoir de vous voir bientôt rentrer au château, son front avait repris plus d'éclat, plus de sérénité. Il se sentait beaucoup mieux; il s'occupait des détails d'une petite fête qu'il voulait vous donner, et je le voyais revenir à vue d'œil. Mon père et moi, nous faisions tout pour fortifier son espoir, comme vous pensez bien. Cependant trois jours s'étaient écoulés déjà, et nous n'avions pas de réponse. Ce retard commençait à inquiéter M. le baron, lorsque vers le soir, le bruit court que le trop fameux Roger, qui avait transporté son camp de la Bohême dans l'Autriche, vient de tomber dans une embuscade; il est pris, la nouvelle est sûre, et ses gens, qui n'ont plus de courage, ayant perdu leur chef, fuient, refluent dans nos campagnes, comme ces feuillages que disperse au loin un ouragan furieux. Je sors un moment pour m'informer des détails de cette affaire, qui remplit de joie tous nos habitans, et, au moment où je baisse le pont-levis, un homme s'y précipite, un homme pâle, égaré, qui cherche à s'introduire dans le château. Je le poursuis, il monte, et se jette précisément dans la chambre du baron, aux pieds duquel il tombe. Ne me perdez pas, s'écrie-t-il, je suis poursuivi, ne me perdez pas!..... Je regarde cet homme, et je reconnois Morneck, l'un des infâmes suppôts de Roger..... À l'instant, la justice, qui le réclame, demande à entrer: nous lui livrons ce scélérat, qui, furieux de n'avoir pu nous attendrir, nous dit: Baron de Fritzierne, tu me fais périr; mais j'ai pris d'avance le soin de ma vengeance. Ce cher Victor, ton fils adoptif, je l'ai fait connaître d'abord dans une maison, dont je l'ai fait chasser honteusement, et j'ai eu soin d'envoyer son signalement dans toute l'Allemagne; c'est le fils de Roger, il faut qu'il périsse si Roger périt.

Le farouche Morneck part pour le supplice qui l'attend, et nous restons frappés d'un coup de foudre. Ciel! s'écrie le baron, Victor est en Allemagne, près de nous peut-être; et il est en horreur à tout le monde, désigné comme fils d'un brigand, prêt à succomber avec lui!.....

Le baron n'en put dire davantage ce soir là: il sentit sa faiblesse redoubler, et le lendemain nous apprîmes, par la voix publique, que l'infortuné Victor était renfermé dans la même prison que son père. On nous dit même qu'il était marié, et que sa femme et son beau-père avaient été arrêtés avec lui. Nous ne crûmes point à la fable de son hymen; mais cette affreuse nouvelle, qui nous désola tous, fut plus sensible encore à M. le baron. Il se mit au lit ce jour là, et depuis, il n'en est pas sorti. Je lui ai lu votre lettre, qui nous a tranquillisés sur la liberté de Victor, mais qui a redoublé notre affliction, en apprenant sa maladie mortelle. Ô mon Dieu, que de maux! quand finiront-ils?

Adieu, mademoiselle; votre père m'engage à vous prier de l'instruire, tous les jours, d'heure en heure, s'il est possible, de l'état du malheureux Victor, dont il a la bonté de se reprocher la mort. Il vous prie aussi de lui donner quelques détails sur les aventures de M. de Rosange, dont la rencontre inopinée l'a singulièrement surpris. Je suis avec respect, etc.