CHAPITRE V.
TOUT LE MONDE LA TROMPE.
«Madame du Sézil se lève aux cris du conducteur, et fait ensemble toutes les réflexions que je viens de vous communiquer. Elle met ses deux mains sur son front, et se détermine à cacher son malheur à tout le monde. Si M. de Rosange, se dit-elle, si ce respectable bienfaiteur connaissait ma faute!.... Je lui écrivais, à ce digne ami de mon époux; je lui marquais!....
»Elle va pour mettre la main sur sa lettre, elle ne la trouve plus! Ciel, s'écrie-t-elle, qui peut me l'avoir prise!... Elle cherche encore cette lettre, où le secret de son voyage est renfermé; elle est disparue. À sa place est un autre billet conçu en ces termes:
«Je pars, j'emporte le regret d'avoir déshonoré la plus estimable des femmes! La raison a repris son empire sur mes sens trop impétueux!.... Je reconnais mon crime, et si je vis assez pour pouvoir le réparer, ô femme accomplie! aucun sacrifice ne me coûtera.... Soyez tranquille sur votre lettre, je l'ai, elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir. Adieu. J'emporte à la fois, au fond de mon cœur, le remords et l'amour, qui ne me quitteront qu'au tombeau.... Adieu! Il est possible que vous ne me revoyiez jamais, mais vous me retrouverez toujours près de vous. J. R.»
»Madame du Sézil relit plusieurs fois ce singulier billet; elle rougit de nouveau à ces mots: elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir.... Mais c'est sur-tout à cet endroit de la lettre que sa pénétration l'abandonne: Il est possible que vous ne me revoyiez jamais; mais vous me retrouverez toujours près de vous.... Que signifie cette phrase mystérieuse! Quoi! cet homme coupable va donc l'obséder sans cesse; il va donc jouir continuellement de son triomphe! Est-ce là ce qu'il veut dire? vous me retrouverez! Oui, sans doute, je ne te retrouverai que trop, homme sans honneur, sans délicatesse! Oui, à toute heure, chaque jour, toute la vie, tu seras présent à ma mémoire: tu seras toujours là, là, devant mes yeux, pour faire rougir mon front, et oppresser mon cœur que tu as lâchement trompé.... Je te dois la perte de ma vertu, de mon innocence, de ma tranquillité: juge si je dois te retrouver sans cesse!
»L'infortunée descend dans la grande salle de l'auberge, dans l'intention de congédier le conducteur de la voiture, et d'attendre qu'il se présente une autre occasion de continuer sa route. Elle apprend par hasard que le jeune inconnu est parti seul, de grand matin. Quoiqu'elle ne dût plus le rencontrer dans la voiture, elle ne voulut pas y monter, pour ne plus revoir cette malheureuse femme qui l'avait trahie, en la livrant à son séducteur. En conséquence, le conducteur, prévenu par elle, fouette ses chevaux, et la voiture part avec deux voyageurs de moins. Je laisse le militaire et sa maîtresse, le vieux couple et l'abbé, s'entretenir peut-être de cette aventure, qui leur paraît sans doute plaisante. Ils ignorent jusqu'aux noms des acteurs de la scène, ainsi leur estime ou leur mépris doivent être fort indifférens pour nous. Je reviens à madame du Sézil, qui est restée dans l'auberge, seule, en proie à sa douleur, et en attendant qu'il se présente une place dans une autre voiture qui puisse la conduire à Paris, où elle a toujours dessein d'aller. La pâleur que lui avait causée le chagrin de la perte de son mari, s'était encore accrue par la douleur qu'elle éprouvait de son aventure: sa faiblesse était extrême, et sa raison paraissait même un peu aliénée. Dans cet état cruel, elle était si intéressante, que l'hôtesse s'empressa de lui prodiguer les soins les plus touchans. Dans l'après-midi, madame du Sézil se trouva mal; on fut obligé de la mettre au lit, et l'hôtesse eut la complaisance de passer elle-même la nuit dans sa chambre. Le lendemain matin, madame du Sézil se sentit mieux, elle se leva; l'hôtesse ouvrit sa valise, y prit ce qui était nécessaire, et l'habilla avec les marques de l'amitié la plus touchante. Tant de soins pénétrèrent de reconnaissance la sensible madame du Sézil, qui remercia l'hôtesse avec sensibilité; celle-ci lui répondit en l'embrassant, et en lui protestant que de tous les voyageurs qui étaient descendus chez elle, aucun ne lui avait encore inspiré tant d'intérêt. Sur le soir il arriva un carrosse d'Amiens, dans lequel il se trouva justement une place: madame du Sézil la retint pour le lendemain matin. Enchantée de cet heureux hasard, qui lui faisait quitter une maison triste par les souvenirs douloureux qu'elle lui rappelait, elle sentit renaître ses forces et son courage; elle passa même une bonne nuit. Éveillée de bonne heure, elle trouva l'hôtesse dans sa chambre, occupée à remettre tout en place dans sa valise: cette femme avait tellement mérité la confiance de madame du Sézil, que cette dernière ne craignait pas qu'elle détournât quelques-uns de ses effets. Quand elle eut fermé la valise, madame du Sézil lui dit: N'avez-vous rien oublié, ma chère hôtesse?—Rien, ma chère dame, rien: vous y trouverez tout, tout, et même plus que vous ne pensez.—Comment! que voulez-vous dire? Je veux dire que j'y ai mis plus d'ordre qu'il n'y en avait, plus que vous ne pensiez que j'étais capable d'en mettre apparemment.—Pardon, chère hôtesse, je n'ai pas entendu vous chagriner. Voulez-vous bien me dire combien je vous dois?—Rien, ma bonne dame, rien.—Comment, rien!—Non, je suis payée.—Payée! et par qui?—Oh! par qui, par qui? je suis payée, cela doit vous suffire.—Mais encore? Depuis deux jours que je suis ici, ma dépense....—Ne vous regarde pas, encore une fois...—Très-sérieusement, madame, je ne vous comprends pas, et je me fâche avec vous, si vous ne me dites sur-le-champ comment vous vous trouvez payée, quand je ne connais personne capable....—Personne! (en souriant) ah! personne! et ce beau cavalier qui s'en est allé l'avant-dernière nuit à cinq heures du matin, madame ne le connaît pas, non? (Madame du Sézil rougit.) Allons, il ne faut pas rougir pour cela; au surplus si vous ne le connaissez pas, il vous connaît bien, lui; car, en s'en allant, il m'a recommandé d'avoir pour vous les plus grands soins, les plus grandes attentions; eh puis, c'est qu'il m'a donné beaucoup d'argent pour cela.—Il vous a donné?....—Enfin je suis contente.—Madame, je ne veux pas, je ne puis consentir.... je vous en prie, ma chère hôtesse; des raisons particulières m'engagent à vous prier de distribuer à quelques infortunés la somme qu'il vous a remise: je veux payer ma dépense; elle me regarde, je crois; et ce monsieur si obligeant!....—Oh! comme il m'a parlé de vous! il m'a demandé de l'encre et du papier; puis il a écrit une lettre qu'il a remise à cette jeune personne qui a couché dans votre chambre: elle a dû vous la rendre, cette lettre, car il le lui a bien recommandé; et puis, c'est qu'il pleurait, ce pauvre jeune homme!....—Il....—Oui, madame, il pleurait, il sanglotait à nous fendre le cœur à tous; car mon mari, qui n'est pourtant pas bon, eh bien! il en avait la larme à l'œil.
»Madame du Sézil, honteuse à l'excès de se voir défrayée par l'étranger, veut répondre à cette femme; mais le fouet du cocher se fait entendre. Pierre, s'écrie l'hôtesse en appelant un de ses garçons, portez vîte la valise de madame à la voiture.
»Pierre emporte la valise, le cocher appelle madame du Sézil, elle est obligée de partir: l'hôtesse lui demande la permission de l'embrasser, madame du Sézil se prête au desir de cette bonne femme; puis, sans lui dire un mot, elle se précipite dans la voiture, qui a déjà fait une lieue, sans que notre voyageuse ait pensé à examiner les nouveaux individus avec lesquels elle se trouve.